Enfin la victoire : à chacun sa victoire !

Ah oui, le diable est aux vaches ! À l’annonce des résultats de ces dernières élections présidentielles, la seule idée qui me traversait l’esprit fut de lancer un appel d’offre international dans le but de dégoter un fournisseur capable de livrer sans délais un puissant anesthésiant quinquennal. La clause de renouvellement y figurerait en bonne place bien entendu. Le coup de grâce semblait irrévocable et l’étonnement au summum.

Mais finalement, la raison a repris le dessus, malgré la gueule de bois persistante. Il faut bien garder autant que se peut les pieds sur terre. Comprendre et accepter que quoiqu’il advienne, ce pays nous appartient à tous. Ce n’est ni la propriété d’un clan encore moins d’un homme aussi puissant soit-il. L’œuvre de construction nationale nous importe à tous. On n’a pas besoin d’être président de la République pour être utile à son pays. Chaque citoyen, quel que soit son niveau d’éducation, sa condition de vie, sa situation familiale ou professionnelle, sa fonction ou son statut social, a le devoir citoyen pour ne pas dire l’obligation de mettre la main à la pâte. Ce pays est riche de ses hommes et femmes, pourvu qu’ils acceptent de jouer le jeu collectif. Un jeu franc, sincère et surtout qui serait dénué autant que possible d’hypocrisie, de laxisme et de complicité coupable.

Nous Sénégalais devons également reconsidérer notre rapport à la politique, à la société et surtout repenser l’altérité.

Nous avons tout de même une opposition républicaine qui a été jusqu’au bout d’une démarche respectant l’Etat de droit, les réglementations administratives, les décisions des cours et tribunaux. Et cela, même si à bien des égards l’autorité administrative n’a pas toujours été à la hauteur de ses missions, des attentes des citoyens, de ses responsabilités, encore moins des enjeux d’un monde moderne et en constante évolution. Systématiquement désavouée par la justice, devenue adepte spécialisé de l’esquive, de la dérobade, du slalome et des revirements inattendus. Cette opposition a continué à y croire, avec par moment une attitude qui frise le manque de courage et surtout une absence de vision stratégique et de prospective. Nous leur donnons acte, pour dire qu’elle a joué sa partition avec responsabilité et sens de la mesure. Elle a cru même dans les moments les plus sombres, que la raison l’emporterait, que l’Etat de droit reprendrait droit de cité, qu’en face l’esprit de gentleman l’emporterait sur des velléités de forcing. Mais dans le champ politique sénégalais, ces éléments n’étaient pas suffisants pour déplacer le centre de gravité.

Il y a eu énormément de gens capables, compétents avec des profils très intéressants, que je n’ai jamais vus sur la scène politique. Je n’ai jamais observé autant d’hommes avec des qualités humaines et professionnelles avérées, des parcours irréprochables et exemplaires dans l’opposition sénégalaise. La politique n’est décidément pas une science exacte, autrement dit ici la somme des positifs ne donne pas nécessairement du positif !

Il manquait singulièrement un élément unificateur et rassembleur autour de ce capharnaüm de personnalités au demeurant légitimes à aspirer aux charges de chef de l’Etat. Mais, c’est ne pas prendre en compte, que l’ambition personnelle aussi légitime soit elle, peut être un puissant moteur, mais ne saurait être suffisant pour se lancer dans une telle aventure. Ce leader, rassembleur et charismatique de la trempe de Wade, pas le nouveau, mais l’ancien. Ce Wade, homme intelligent, intellectuellement reconnu qui avait su bâtir un grand parti d’opposition, qui n’avait pas peur d’aller en prison, qui savait parler et sentir le pouls des populations, les haranguer quand c’est nécessaire. Un vrai génie de la politique. À y regarder de plus près c’était un as de la stratégie dans tous les sens du terme. Il savait poser les différents jalons en temps de guerre comme en temps de paix. Ce leader d’opposition avait su créer des alliances stratégiques avec l’essentiel des partis d’opposition de l’époque, avec des chefs de partis tout aussi charismatiques. Chacun en ce qui le concernait avait une légitimité certaine à vouloir aspirer à jouer le premier rôle. Ces gens ont eu l’intelligence de se fédérer à un moment historique afin que l’histoire marche dans le sens voulu ou désiré. Ces différents jalons ne sont d’ailleurs pas étrangers à la première et réelle alternance politique connue dans notre pays. C’est dire autrement que face à l’histoire, un homme politique doit trouver ses ambitions personnelles insignifiantes, accessoires voire anecdotiques. Ce n’est aussi qu’avec cet esprit de sacrifice et de grandeur qu’on arrive non seulement à faire l’histoire, mais également à y entrer par la grande porte.

Mais certains acteurs politiques de l’opposition actuelle, faut-il le confesser, avec souvent un égo surdimensionné, n’ont pas eu la lucidité, ni l’audace encore moins la capacité de se mettre en retrait ou en réserve, de s’élever… L’on a malheureusement eu par moment le sentiment que la tendance était plus à la neutralisation de ses partenaires qu’a une volonté ou ambition politique affirmée de créer les conditions d’une alternance réelle. Dés lors comment voulez vous à juste titre qu’on vous prenne au sérieux ?

Cette opposition n’a jamais eu un véritable plan de stratégie concerté et lisible de conquête du pouvoir. Nous avons eu à faire avec des individualités fortes, un conglomérat de coalitions de circonstance dictées par l’existant et notamment par les nécessités de l’heure immédiate et de la météo politique aléatoire et changeante. Quand on sait que dans une journée, on peut facilement vivre les quatre saisons ! Cette opposition devait être le cimetière des ambitions personnelles enterrées. Ce n’est qu’à partir de là que l’idée de grandeur allait faire son bonhomme de chemin, ce qui nécessairement allait impacter positivement et qualitativement sur la sincérité de leurs ambitions pour le pays. À partir de là, pour l’opposition il aurait été plus facile d’instaurer ce rapport de force incontournable. Parce qu’elle s’en saurait donner les moyens d’avoir une vision, de la crédibilité et par conséquent le soutien voire l’adhésion des populations aux noms desquelles elle prétendait vouloir représenter.

C’est également une occasion de mutualiser les forces et les moyens. On a vu et cela se confirme chaque jour davantage que la politique requiert des moyens colossaux. Il est devenu quasi-impossible pour une seule formation politique quelle que soit sa puissance d’y faire face. À ce stade, n’est-il pas légitime de s’interroger sur le caractère au mieux téméraire au pire suicidaire de nombre de nos formations politiques. Déjà que le parrainage hormis le fait d’avoir joué son premier rôle de filtre, a en outre exercé un rôle fatal dans les finances déjà bancales de la majorité des formations politiques de l’opposition. Ainsi donc une campagne prédatrice, épuisante et couteuse a été imposée avant l’heure. Il fallait avoir les reins solides pour tenir.

Avec beaucoup de néo-politiciens, cette opposition a semblé à mes yeux sous-estimé l’appétence des sénégalais pour l’argent, pour des considérations purement affectives et personnelles, pour les nécessités sociales du quotidien…

Un politicien professionnel, c’est quelqu’un qui assiste dans les événements et cérémonies de son quartier avec tout ce que cela implique dans l’acception sénégalaise des réalités sociales. C’est aussi quelqu’un qui est là pour aider à compléter la dépense quotidienne, à payer les ordonnances de la famille, à payer la scolarité des enfants etc. Alors, avoir la prétention de changer la politique est certes une ambition noble, mais il semblerait que les populations ne soient pas encore disposées à franchir le pas. Et cela quelle que soit la noblesse des intentions et la sincérité de leurs actions. Il y a eu à l’évidence un certain angélisme et de bonnes motivations, choses qui ne sauraient hélas suffire à pulvériser un tel système. Il faudra d’autres projets, beaucoup plus ambitieux, mieux construits, plus articulés et, surtout travailler dans le temps. Changer les mentalités est une œuvre de longue haleine. Je me dois à la vérité de dire avec conviction qu’une lumière a été allumée, ce qui laisse présager d’un avenir plus radieux si le travail de fond entamé par une partie de l’opposition devait s’amplifier dans le présent et le futur. Décidemment le changement ce n’est pas maintenant !

L’opposition ne doit plus se tromper ni d’adversaire, ni de combat. Identifier son adversaire, fait partie des préalables à un combat. Il faut arriver à le cerner, le profiler. En cela l’urgence est à l’autocritique, à l’audit de ce processus électoral, mais également identifier avec lucidité, courage et justesse ses propres failles et turpitudes également.

C’est quand même assez bizarre de vouloir annoncer d’autres combats alors que rien n’a été fait afin de diagnostiquer de manière exhaustive les raisons de cette bluffante déroute.

Stratégiquement, ce parrainage a en outre permis, surtout pour le pouvoir de détecter avec précision les zones de faiblesse et d’y déployer les correctifs urgents et nécessaires à se maintenir au pouvoir. On a même vu par moment des missions commandos dans certaines contrées du pays avec des frappes chirurgicales bien ciblées. Une manœuvre qui a semblé en tout cas faire ses preuves pour Dakar, pour les Parcelles Assainies avec le ralliement de certains maires et autres personnalités politiques de l’opposition. Cela a aussi permis de limiter les dégâts annoncés dans la grande région sud par exemple et à Thiès également. Cela même si on n’arrive pas bien encore à évaluer le suivi automatique ou non de leurs différents fidèles, partisans et sympathisants. Le clan des fidèles et des dévoués ont fait le reste du travail en zones Sérère et Toucouleur avec des scores à la Soviétique ! Heureusement pour MS, on ne peut objectivement lui reprocher cette particularité et cette chance d’avoir eu le soutien de sa terre d’origine ainsi que de celle de sa terre d’adoption. Weldone !

On peut véritablement s’interroger sur ce système qui a réussi à retourner au sens propre comme au sens figuré et à quelques encablures des élections tout ce beau monde pour ne pas dire tous ces gros poissons. Il faut être naïf pour croire qu’un tel système allait déployer autant d’efforts pour finir par concéder une défaite. Il y avait de l’énergie du désespoir dans ce combat.

Incontestablement, les jalons de cette victoire acquise (je passe volontairement sous silence la manière ainsi que le prix) ont été posées depuis très longtemps. En réalité, ce plan a commencé à être déroulé depuis 2012. Et ce n’était pas pour finir par se résoudre à une défaite en 2019. Donc, ce n’est fondamentalement pas une vraie surprise !

A présent que le serment présidentiel sera enfin lu de nouveau, je ne vois pas objectivement, juridiquement, et constitutionnellement parlant qu’est-ce qui peut concrètement dissuader la survivance de l’appétit du pouvoir. C’est un secret de polichinelle ce troisième mandat agité et qui serait de toute évidence en cohérence et en harmonie avec tous les actes qui ont été posés jusque-là par le chef de l’APR et ses alliés. Même si au demeurant ce débat a été lancé de façon maladroite et trop prématurée… Si on voulait polluer le début d’un quinquennat, on ne s’y prendrait pas autrement. Décidément Coluche avait bien vu en affirmant que la vie est finie quand tu ne surprends plus.

Moussa Béye

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