COVID-19 au Sénégal: peut-on parler d’une bonne gestion de l’épidémie ?

Quelques jours après la médiatisation des premiers cas graves d’hospitalisations dues au nouveau coronavirus, le directeur de l’OMS M. Tedros avait averti les pays africains de l’imminence d’une catastrophe sanitaire inévitable. Ces propos avaient aussitôt provoqué de nombreuses réactions en Afrique où les gouvernements s’évertuaient déjà à bâtir leur stratégie globale pour faire face à la menace. Et en Europe certains commentateurs firent des prédictions alarmantes, rappelant que la situation sanitaire des pays africains était trop inadéquate et les moyens beaucoup trop insuffisants pour permettre une prise en charge d’un afflux massif de malades du coronavirus.

Evidemment personne ne niera la réalité de la crise qui se profile, même si on peut parfois s’offusquer d’une certaine forme de condescendance des institutions internationales vis-à-vis des pays africains, mélangeant manque d’égards et méconnaissance du terrain.

Depuis la déclaration de l’OMS, l’épidémie a fait beaucoup de morts en Italie, en Espagne, et en France. Et surtout elle a mis à rude épreuve les systèmes de santé de ces grandes puissances européennes, parmi les meilleurs au monde. L’Amérique de Donald Trump est elle aussi durement ébranlée dans ses certitudes. Aucun pays n’est assez bien préparé, sauf peut-être l’Allemagne grâce à ses capacités hospitalières extraordinaires. Mais presque partout l’affolement est le sentiment dominant car personne, y compris les britanniques d’habitude si flegmatiques, n’est capable de prédire avec exactitude l’évolution de la crise.

Dans toute l’Europe la stratégie privilégiée est celle du confinement ; les citoyens sommés de rester chez eux jusqu’à nouvel ordre. C’est l’occasion pour M. Tedos de tirer encore la sonnette d’alarme déclarant que : « Si l’Europe est aujourd’hui le continent le plus touché par l’épidémie du nouveau coronavirus, le pire est à craindre pour l’Afrique. » Le journal les Echos titre alors « L’Afrique le pire est à avenir » et Le Nouvel Observateur prédit l’hécatombe dans un article du 25 mars. Mais dans l’ensemble les pays africains réagissent favorablement.



Au Sénégal, dès l’annonce des premiers cas à Touba, le Président Macky Sall se concerte avec les principaux acteurs de la classe politique, lance un fonds dédié, et promet des mesures économiques. Tout cela suivi par des décisions fortes comme la fermeture des écoles et de tous des lieux de rassemblement et des restrictions des déplacements des populations par l’instauration d’un couvre-feu.

Entre temps des dizaines de nouveaux cas sont déclarés, mais la situation reste très loin de celle que nous avons observée en Italie et en France. Des spécialistes ont tenté d’expliquer cette disparité par l’expérience du Sénégal dans le cadre de la lutte contre l’épidémie d’Ebola en 2014. C’est le cas de l’universitaire Fred Eboko dans un entretien publié dans le journal Le Point.

Mais jusqu’à présent, personne n’est capable de prédire l’évolution de la situation sanitaire en Afrique, ni le pourcentage de la population susceptible d’être contaminée. Cela s’explique en grande partie, semble-t-il, par la situation singulière de l’Afrique dont la part dans les échanges internationaux ne dépasse pas 5 %. L’Afrique se caractérise également par la jeunesse de sa population (41% ayant moins de 15 ans).

Certes l’Afrique ne sera pas épargnée, mais on a raison de croire qu’elle peut éviter le pire, c’est-à-dire une double catastrophe sanitaire et alimentaire. Dès lors la question qu’il faut poser est quelle est la meilleure stratégie pour éviter une grave crise humanitaire.

Essayons de lancer quelques pistes de réflexions à partir de l’exemple du Sénégal. Si l’on se fie aux derniers chiffres officiels du gouvernement, ce pays de l’Afrique de l’ouest compte à la date du 9 avril 250 cas confirmés et seulement 2 décès à déplorer. Ce bilan dérisoire comparé à la vague que connait l’Europe, est pourtant déjà trop lourd pour le Sénégal qui ne dispose que de quelques dizaines de lits en réanimation et d’autant de respirateurs. Les moyens des principaux hôpitaux sont nettement insuffisants, poussant les malades qui en ont les moyens à demander le rapatriement sanitaire. Et dans le contexte actuel de pénurie et de flambée des prix, l’achat de matériels supplémentaires est presque impossible pour les pays africains. Contrairement à ce que l’on a pu voir lors la crise d’Ebola avec des moyens considérables mobilisés par les Etats-Unis pour contenir le virus sur le continent, cette fois-ci l’ampleur de la crise est telle que les pays les mieux équipés sont-eux-mêmes confrontés à la pénurie de matériel. Ils ne seront donc pas en mesure d’aider les pays pauvres au moment où ces derniers en auront le plus besoin. Au regard de ces faits, on peut se demander si l’expérience de la crise d’Ebola pourra aider à changer la donne ?

Et si l’enjeu serait plus alimentaire que sanitaire. Rappelons que nous parlons d’un pays où la majorité des actifs dépend du secteur informel pour assurer le pain quotidien. Il faut connaître cette réalité pour comprendre la position du président Patrice Talon qui a dénigré l’idée du confinement sur la base de l’impossibilité de son application normale dans son propre pays. Et les faits finiront sans doute par lui donner raison car dans le cas du Bénin comme celui du Sénégal la faim représente une menace bien plus concrète que le coronavirus pour des millions d’habitants. Les mesures du confinement ne pourront s’y appliquer qu’à conditionner de les imposer par la violence physique contre les masses populaires qui n’auront d’autres choix que de les braver, non pas par manque de discipline mais poussées par l’impérieuse nécessité de survivre. Le confinement est par conséquent une stratégie inadaptée dans un tel contexte ; l’imposer serait une très mauvaise idée.

La crise du coronavirus est déjà une épreuve inédite pour l’Afrique, mais elle peut aussi devenir le moment pour elle de montrer l’étendue de sa créativité déjà perceptible à travers la multiplication des initiatives de citoyens ordinaires au Sénégal comme ailleurs sur le continent. Aujourd’hui on sait qu’en généralisant le port des masques par exemple on peut nettement limiter la propagation du virus. Il s’agit d’une mesure tout à fait à la portée des Sénégalais et que le gouvernement doit sérieusement soutenir accompagnées des gestes barrières. Il doit en même temps renforcer les moyens des services d’hygiènes afin de systématiser la désinfection de manière régulière de tous les lieux publics. Surveiller rigoureusement les personnes mis en isolement et les étrangers entrant dans le pays quelle que soit leur origine.

Pour que toutes ces mesures soient efficaces, il faut aider financièrement les populations dans le besoin ainsi que les familles directement touchées par la maladie ; et le nombre de familles qu’il faudra soutenir sera très important car même si le travail continue, beaucoup de secteurs seront impactés par le coup de frein de l’économie mondiale. Un grand nombre de ménages se retrouvera sans le moindre revenu. Sans oublier que les transferts d’argents de la diaspora (plus de 2 milliards de dollars annuels selon la Banque mondiale) vont connaître une forte baisse.

Les Etats africains doivent donc saisir l’occasion pour légitimer leur existence en facilitant très concrètement la vie de leurs concitoyens affectés par cette crise sans précédent. Et l’Afrique a les ressources nécessaires pour sortir de cette crise la tête haute, mais pour cela il faut qu’elle ait confiance en elle-même, qu’elle ose la créativité et récuse l’imitation, et qu’elle prenne la ferme résolution d’occuper la place qui lui revient dans le concert des peuples.

Amadou Lamine NDIAYE
Docteur en études africaines, professeur d’Anglais. Lyon, France


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