dimanche 19 mai 2024
Contributions

Sénégal, une démocratie profondément maquillée

Notre pays a longtemps fait figure d’exception dans le paysage politique et médiatique africain. Pour rappel, en 1976, Léopold S. Senghor instaure le multipartisme, limité, faut-il le souligner, à trois courants de pensée : le socialisme (PS), le libéralisme démocratique (PDS) et le maxisme-léninisme (PAI). Abdou Diouf continuera ce processus de démocratisation du pays à son accession au pouvoir en 1981. Il fera mieux que son prédécesseur en instituant, par une réforme constitutionnelle, le multipartisme intégral. Il libérera dans la foulée une presse privée qui était encore embryonnaire. Abdoulaye Wade renforce et parachève cette ouverture démocratique par une diversité médiatique avec notamment l’émergence de groupes de presse, concrétisée par l’apparition de nombreux titres de journaux, de radios et télévisions libres et indépendantes.

L’exception sénégalaise de pays de tradition démocratique ne s’est jamais démentie. Le Sénégal a toujours été un pays à l’avant-garde des luttes politiques, sociales et syndicales en Afrique et même au-delà. Cependant, force est de constater que, depuis une décennie, notre pays est aux antipodes d’une république où les libertés publiques sont garanties. Libertés pourtant consacrées et consolidées par notre constitution.

L’actuel régime foule aux pieds et bafoue les droits les plus élémentaires : arrestations tous azimuts d’opposants et d’activistes, interdictions de manifestations, menaces, brimades et violences policières contre toute voix discordante. Même la presse, qui doit rester un symbole et un solide rempart d’une démocratie saine, n’a pas échappé à la persécution, avec l’emprisonnement d’un journaliste et la coupure de signal de chaînes de tv.

Une grande partie de la société civile, autrefois influente et équilibrée, est en profonde léthargie, phagocytée par le régime. Un pouvoir judiciaire aux ordres et des forces de défense et de sécurité instrumentalisées. Le constat est unanime : notre pays n’a jamais connu un recul démocratique aussi inquiétant. À l’origine de cette situation révoltante, la présidentielle de 2024 avec, en ligne de mire, une 3e candidature que tous savent illégale et surtout immorale.

La prochaine élection présidentielle aura lieu dans moins d’un an, mais déjà une situation inédite et préoccupante se présente aux Sénégalais : personne ne peut dire avec certitude, qui, parmi les candidats potentiels, sera sur la ligne de départ. Si le président sortant, par un « ni oui ni non », entretient savamment le flou autour d’une éventuelle 3e candidature anticonstitutionnelle, trois de ses plus sérieux concurrents pourraient être écartés de la course par le glaive d’une justice notoirement inféodée à l’exécutif.

La présidentielle de 2024 porte déjà les germes d’une situation pré et post électorale explosive. Le seul candidat qui ne doit et ne peut se présenter (article 27 de la constitution), use de tous les subterfuges politico-judiciaires pour évincer des adversaires politiques. Parmi ces derniers, le plus crédible et le plus influent, donc le plus redoutable, demeure sans conteste Ousmane Sonko. L’acharnement exercé sur le leader de Pastef-Les Patriotes et ses militants, les méthodes coercitives à son égard, les procès intentés à lui, avec des accusations aussi absurdes que ridicules, ont pour seul objectif de l’empêcher de se présenter (et de gagner) à la présidentielle de février 2024.

Face à ce régime, les opposants vivent tous, dans une moindre mesure, les brimades, l’oppression et la brutalité qui n’existent que dans les républiques bananières. À un an de l’élection présidentielle, le pouvoir en place entretient délibérément le suspense et on risque d’assister, comme en 2019, à une sélection de candidats (qui seront peu nombreux) avant le holdup électoral. Le code de procédure pénale, le code électoral ou encore le parrainage sont autant d’outils entre les mains d’un régime prompt à éliminer des adversaires indésirables.

Des élections libres et transparentes à date échue sont le baromètre d’une démocratie saine et apaisée, où les règles du jeu sont équitables et acceptées par toutes les parties. Or, depuis 2012 aucune élection n’a fait l’unanimité à cause notamment de l’incessant tripatouillage du code électoral par ceux-là même chargés d’organiser des élections crédibles. La loi sur le parrainage votée en avril 2018 et le nouveau code électoral adopté en juillet 2021, renferment de subtils obstacles destinés à barrer la route à de sérieux prétendants. Une révision ordinaire des listes électorales, comme chaque non électorale, devait avoir lieu du 1er février au 31 juillet 2023. Mais par un communiqué, le ministre de l’intérieur déclare qu’ « une révision exceptionnelle se substituera à la révision ordinaire qui devrait démarrer le 1er février 2023 » sans préciser la date ni la durée. Cette décision tire son caractère légal de l’article L.37 du code électoral qui parle cependant de révision exceptionnelle « en cas de force majeure ». Une expression floue à souhait qui peut autoriser toutes sortes de manœuvres pour corrompre tout le processus électoral. En outre une courte période de révision exceptionnelle (et ce sera le cas) empêchera l’inscription de nouveaux électeurs, en particulier les primo votants, défavorables au régime en place.
Le rejet d’un 3e mandat doit être ferme et unanime de la part de tous ceux qui sont préoccupés par la paix et la stabilité de notre pays. Dans un arrêt rendu le 28 avril 2021, la cour de justice de la Cedeao estime que le système du parrainage « viole le droit de la libre participation aux élections ». La cour ajoute également qu’il « viole le secret du vote car les électeurs déclarent à l’avance quel candidat ils vont accorder leur suffrage ». La cour avait donné au Sénégal un délai de six mois pour supprimer la loi sur le parrainage. Ce qui, à ce jour, n’est pas encore fait. Le code électoral quant à lui doit faire l’objet d’un consensus par la révision de certaines de ses dispositions notamment ses articles L.29 et L.30 qui restreignent la libre participation de tous aux différentes élections. Enfin, l’organisation des élections doit être confiée à une autorité indépendante, et non à un ministère de l’intérieur notoirement partisan. Une requête exigée et obtenue de l’ancien chef de l’État par son actuel successeur actuel qui, cependant, n’en veut plus entendre parler.

Combattre une 3e candidature illégale et immorale, mais toujours plus probable, est un devoir citoyen. Se battre pour un processus électoral fiable l’est davantage pour des élections libres et transparentes. Des élections qui déboucheront sur une véritable alternative et non une énième alternance.

Mangue SÈNE
Pastef/Rome

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