Parlons de la dette publique. C’est la responsabilité des Sénégalais qui est engagée (Par Mahdy Mbengue)

Présidant l’ouverture d’un panel « de haut niveau » sur le PSE le 16 Novembre 2019, le Président Macky Sall s’est montré très confiant sur sa politique d’endettement ; assumant la croissance « très rapide » de la dette publique ces dernières années, et montrant qu’elle est indispensable pour le développement du Sénégal. Il a par ailleurs profité de cette occasion pour tirer sur ces honnêtes citoyens (préoccupés par cette dette) qui tentent de tirer sur la sonnette d’alarme d’un risque de surendettement, en les qualifiant de « colporteurs de mauvais aloi ».

Rappelons que le Sénégal projette de payer 365 milliards de Francs CFA en intérêts sur sa dette publique en 2020, selon le projet de loi de finances initiale 2020. L’amortissement de la dette étant estimé à 506 milliards de Francs CFA la même année, on peut dire que le service de la dette publique coûtera au moins 871 milliards de francs CFA aux contribuables sénégalais.

En comparaison avec 2012, le service de la dette publique a plus que doublé, passant de 343 milliards à 871 milliards, traduisant une augmentation annuelle moyenne de 12%.

Parallèlement, l’encours de la dette publique, projeté à 8 077 milliards de Francs CFA à fin 2020, a connu une augmentation annuelle moyenne de 13% sur la même période.

Le recours à l’endettement, qui doit être le dernier levier de financement après l’optimisation des taxes, impôts, et revenus tirés de ressources naturelles (comme nous le rappelle souvent le Président Ousmane Sonko), n’est pas mauvais si les fonds collectés sont investis dans des projets d’infrastructures prioritaires à forte valeur ajoutée, et/ou des projets de développement socio-économique et d’amélioration des services de base.

Les investissements doivent traduire dans certains cas une croissance économique proportionnelle et une augmentation suffisante des recettes fiscales afin d’assurer le service de la dette et, pourquoi pas, couvrir d’autres dépenses publiques. On note qu’on est loin de cette situation au Sénégal. En effet, une analyse de données issues de rapports publics (*) sur huit ans (fin 2012 – Projection 2020) montre que les investissements (dont de prestige/non prioritaires) n’ont augmenté que de 6% en moyenne par an pendant que les recettes fiscales n’ont connu qu’une hausse annuelle moyenne de 8%. On voit ici un taux d’évolution de la dette publique (13% en moyenne par an) nettement supérieur à celui des investissements et des recettes fiscales. À ce rythme, on parlera bientôt d’un Sénégal submergé par la dette plutôt que d’un Sénégal émergeant.

Pour ce qui est de l’amélioration des services de base, il y a certes des avancées mais elles restent insuffisantes. En effet, les investissements cumulés des projets concernés (Pudc, Promovilles , Puma, Der, Bourses de sécurité familiale, CMU) ne représentent que quelques centaines de milliards de FCFA (avec le lot de scandales financiers qui les accompagne) sur une augmentation de la dette de plus de 5 000 milliards de FCFA.

Le Président Macky Sall dans son discours, s’est aussi permis de comparer le ratio Dette/PIB du Sénégal à celui des pays occidentaux, qui dit -il, peut aller jusqu’à 150%. Nous rappelons au Président que la structure de notre dette est très différente de celle des pays qu’il a cité en référence. Non seulement ces pays ont une dette publique majoritairement dénominée en monnaie locale mais leurs économies sont introverties (pas comme la nôtre, contrôlée majoritairement par des multinationales étrangères). Enfin, ces pays occidentaux disposent du levier monétaire avec des banques centrales prêtes à prendre toutes les actions nécessaires, y compris le recours à la planche à billets et mettre en oeuvre des politiques d’assouplissement quantitatif, afin de protéger leurs économies en cas de crise.

Qu’on ne nous parle pas aussi de la bonne signature du Sénégal ou de la confiance des bailleurs. On parle ici d’une dette souveraine et les investisseurs savent qu’il y aura toujours des Sénégalais qui payeront les taxes et impôts ; en plus des opportunités offertes sur les ressources naturelles du pays. Sinon comment réconcilier une bonne signature du Sénégal avec la note de crédit B+ que l’agence Standards & Poor’s a donnée au Sénégal? Rappelons que les actifs recommandés pour investissement sont notés au minimum BBB- (4 crans au dessus de la note du Sénégal).

Monsieur le Président de la République, votre stratégie d’endettement nous mène vers l’éternel cercle vicieux « Endettement – Croissance ; plus d’endettement pour plus de croissance extravertie dans notre cas ». Connaissant les limites des politiques monétaires de notre banque centrale et la composition de notre dette publique (plus de 80% de dette extérieure), l’État se résoudra à contracter de nouveaux emprunts pour payer/ou restructurer ses obligations (du Soul Bou Ki, Souli Bou Ki, comme ce fut le cas pour une partie des retombées des Eurobonds émises en 2017-2018).

Il est temps de mettre en oeuvre des réformes structurantes afin de renverser la tendance (Deleveraging) à travers une meilleure stratégie de financement, et de garantir un meilleur avenir aux générations futures. Ces réformes consisteront à faire payer aux sociétés les taxes dues (et surtout bannir les amnisties fiscales), éliminer certaines exonérations accordées aux multinationales, revoir les conventions fiscales avec certains pays considérés comme des paradis fiscaux, augmenter les parts de l’Etat dans les sociétés qui exploitent nos ressources naturelles, et élargir l’assiette fiscale.

Mahdy Mbengue
Banquier – Spécialiste en évaluation des risques de crédit des produits financiers dérivés
Membre de Pastef New York/U.S.A

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