Jeudi Noir N°95 : Covid19, saisir ce bol d’air ou se résigner à plonger dans les abîmes de l’histoire

Trois semaines depuis le premier cas annoncé de COVID-19: il n’y pas encore péril en la demeure mais les prochaines semaines sont une équation aux innombrables inconnues. Croissance exponentielle de la courbe épidémiologique ou progression lente ? Je ne vais pas jouer les Cassandre mais je crains que nos comportements, l’insouciance des populations ne soient autant de boulets à nos pieds pour combattre ce fléau.

Nous sommes un peuple à la fois très jeune et très peu instruit, malheureusement. Toutes ces années passées n’ont pas été mises à profit par nos gouvernants pour structurer notre éducation (les débrayages et nombreuses grèves des enseignants et la baisse du niveau des élèves en témoignent), renforcer les structures sanitaires (nous étions même en train de diminuer de 7 milliards le budget de la Santé pour 2020 avant l’arrivée de Corona). Il nous faut maintenant passer à la caisse en espérant que les pertes en vies humaines seront maîtrisées soit par chance, soit par l’aide extérieure. Car je ne vois pas comment nos moyens propres et notre organisation pourraient suffire.

En ce sens je souscris à la proposition de Abdoul Mbaye de solliciter dès à présent la Chine, seule puissance (désormais avec Cuba) ayant démontré sa maîtrise du virus et disposant d’une réserve de moyens lui permettant de se projeter à l’international. Bien sûr la question de la gestion des fonds alloués au combat contre le COVID-19 reste entière, SONKO l’a bien posée au chef de l’Etat. Nous demandons que ces fonds soient gérés en toute transparence et attendons de savoir quelles dispositions seront prises en ce sens.

En aucune manière ce fléau ne pourra être un prétexte d’enrichissement sans cause et la répartition des ayants droits devra se faire en toute impartialité. Il y va de la préservation du peu de forces économiques et sociales qu’il nous reste dans ce pays. Je voudrais à cet égard regretter l’attitude du Président de la République stigmatisant nos patrons d’entreprises devant la « trop faible participation du privé Sénégalais ». Cela a pu favoriser un lynchage médiatique non mérité.

Nos entreprises « formelles » font face à des difficultés connues : faible accès aux marchés publics, concurrence déloyale favorisée par l’Etat lui-même et dénoncée par les institutions de Bretton woods d’ailleurs, un cadre fiscal et du travail rigide et des arriérés importants de dette publique à leur égard, toujours non soldée et estimée en fin 2019 à près de 1500 milliards CFA (la DPEE donnait 1279.6 milliards en fin 2017) ! On a donc inversé la donne, ces entreprises doivent plutôt être soutenues. Il faudra leur solder ce qu’on leur doit d’abord, montant supérieur au Force COVID-19 et sinon au moins leur épargner la « double peine ».

Le Député Mamadou Lamine Diallo aime à rappeler d’ailleurs que dans cette dette il y a lieu de distinguer les arriérés de paiements qui représentent le cumul des dettes sur plusieurs années. Dans ces conditions comment pouvons-nous exiger d’eux plus qu’ils n’ont fait ? Les Marocains, eux, sont soutenus par leurs gouvernants ; leurs entreprises sont plus saines et plus vigoureuses. « Comparaison n’est pas raison » dit fort justement le proverbe ! Je terminerais par l’appel du pied du Président aux institutions financières pour l’annulation de la dette des pays africains. Est-ce raisonnable ? N’a-t-on pas dit « Qui paye ses dettes s’enrichit » ? Il nous faut enfin apprendre à rembourser pour devenir adultes.

On ne peut comprendre que depuis les années 70, les états africains bénéficient de prêts concessionnels à faible taux accompagnés souvent de dons et que malgré tout ils se soient surendettés. Mieux, l’initiative PPTE (pays pauvres très endettés) suivie en 2006 de l’annulation de la dette BM, FMI et celle multilatérale appelée IADM qui avait ramené notre stock d’endettement de 30.9% à 13% de notre PIB n’a pas été suffisant pour nous sortir de la pauvreté comme les OMD (Objectifs du Millénaire pour le Développement) nous y invitaient. Pire, trois ans après en 2009 nous avions à nouveau doublé notre endettement qui est passé à nouveau à 35% de notre PIB avec 1624 milliards CFA. Et tout cela sans réduire la pauvreté, bien au contraire.

Sous Macky SALL, la dette totale a atteint les 63.7% du PIB en fin 2019 avec plus de 9114 milliards CFA, dette que le FMI avait décidé de plafonner à 9563 milliards CFA, ce qui ne laissait plus beaucoup de marge pour les dépenses du PSE phase 2. Bien sûr cette catastrophe touche tout le monde et les Européens feront tourner la planche à billet au risque d’avoir une inflation. Nous non plus ne saurons tenir des critères de vertus budgétaire, pour la bonne cause ! Ces institutions vont rééchelonner la dette mais elles ne vont pas la supprimer !

Notre vrai problème est que nous avons un problème avec l’argent. On sait dépenser en quantité mais presque jamais en qualité, c’est un mauvais sort qui a touché notre peuple africain. L ‘après COVID-19 sera une opportunité de changement radical : éducation, santé, sciences et recherche, production agricole, industrie, souveraineté monétaire, souveraineté militaire, nouvelles alliances géostratégiques… Il faudra saisir ce bol d’air ou se résigner à plonger dans les abîmes de l’histoire !

Bruno D’Erneville

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