Troisième mandat, l’inadmissible forfaiture(Mangue Sène)

Le président ivoirien, Alassane Dramane Ouattara, avait solennellement déclaré qu’il ne briguerait pas un 3e mandat. Il est finalement revenu sur sa décision, invoquant un « cas de force majeure » suite au décès de son dauphin désigné. Le Guinéen Alpha Condé a fait voter une nouvelle constitution par voie référendaire, ce qui lui permet de remettre les compteurs à zéro et d’avoir ainsi le droit, à 82 ans, de briguer deux autres mandats. Pour le moment il dit « prendre acte » de la demande de ses ouailles de se présenter à la prochaine présidentielle fixée au 18 octobre 2020.
Au Sénégal, le président en exercice entretient le flou quant à un éventuel 3e mandat. À la question de savoir s’il va se présenter en 2024, il répond qu’il ne « dira ni oui, ni non ». Il avait pourtant déclaré urbi et orbi la constitution ne lui permettait pas de briguer un 3e mandat.
Ce revirement pour le moins déroutant n’est cependant pas l’apanage d’une minorité de chefs d’État. Parmi les présidents qui ont battu des records de longévité au pouvoir, la majorité se trouve en Afrique, mises à part les monarchies constitutionnelles. Certains d’entre ces chefs d’État sont au pouvoir depuis quatre décennies et ne sont pas près de prendre leur retraite. À coup de révisions constitutionnelles ou de référendum à leur faveur, ils parviennent toujours à conserver le pouvoir à l’issue de parodies d’élections. Rares sont les pays africains qui ont échappé au phénomène. Presque partout sur le continent, du Sénégal au Cameroun, en passant par la Guinée, la Côte d’Ivoire, la RDC, le Congo, l’Ouganda ou encore le Rwanda et le Burundi, les présidents africains ne travaillent qu’à leur maintien au pouvoir. Les arguments les plus fallacieux sont brandis pour justifier une telle forfaiture : le besoin de stabilité, la nécessité de poursuivre des chantiers inachevés ou encore la réponse à une demande populaire.
Il existe cependant une embellie à ce sombre tableau. Le Niger et son président Mahamadou Issoufou, constituent (pour le moment) l’heureuse exception à cette exécrable règle qui consiste à se maintenir au pouvoir par tous les artifices possibles et imaginables. À peine réélu en 2016, le président nigérien avait déclaré qu’il n’allait pas se représenter une troisième fois en 2021. Une décision étayée d’une dialectique dont beaucoup de ses pairs devraient s’inspirer : « Je ne veux pas procéder aux triturations que l’on a coutume de voir en Afrique. Je n’ai pas cette arrogance de croire que je suis un homme providentiel irremplaçable ». Mieux, il a même fait condamner deux jeunes partisans qui l’appelaient à briguer un 3e mandat ; un cadre de son parti ajoutant que « un 3e mandat signifie un coup d’État, et nous avons comme ambition de stabiliser le pays ».
Le troisième mandat, on l’a constaté, est d’une brûlante actualité sur le continent. Il est également source de vives tensions politiques et sociales. Les présidents africains, une fois à la tête de leur pays usent de tous les subterfuges pour se maintenir au pouvoir. Ils se trouvent une légitimité à travers une révision constitutionnelle ou un référendum qu’ils savent gagné d’avance. Par ailleurs la constitution est remplie d’articles sibyllins qui prêtent à confusion. Une brèche où ils font vite de s’engouffrer pour toujours légitimer leurs entreprises machiavéliques.
Mais qu’est-ce qui pousse les chefs d’État africains à s’accrocher aussi désespérément au pouvoir ? Qu’est-ce qui explique qu’après plusieurs années aux commandes ils éprouvent la nécessité de diriger leur pays, même s’ils se savent physiquement et intellectuellement inaptes pour une telle mission ? La peur d’être poursuivi et de rendre des comptes après leur règne ? La pression de l’entourage familial, de leur parti ou des alliés politiques ? La mégalomanie de se croire indispensable ?
Les réponses à ces interrogations sont aussi nombreuses que variées, mais qui mieux que nos bien-aimés présidents peut éclairer notre lanterne ?
Toutefois les chefs d’État africains feraient mieux de lire (ou de relire) « La Tragédie du roi Christophe » d’Aimé Césaire. Ou encore plus près de nous, de méditer sur « Mbaam dictateur », ce formidable pamphlet de Cheikh Aliou NDAO.

Mangue SÈNE PASTEF ROME

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