Sonko et l’affaire des 94 milliards : les intellectuels et les religieux ont-ils démissionné du combat contre l’injustice ?

La supercherie d’une certaine classe religieuse

Dans un article paru en ligne chez Dakar matin le 25/10/ 2019, intitulé « vendredi de tous les dangers », son auteur évoque un collectif de marabouts qui organise ce jour même « une cérémonie de prière pour conjurer le mal Sonko ». « Au total 70 daaras sont mobilisés pour la séance de récitals du saint coran ». Et voilà une bataille psychologique faite à dessein sous la couleuvrine de la religion. Mais heureusement qu’ils ne sont pas suivis par le peuple dans cette supercherie. Mais la question que je me suis posée en lisant cet article c’est de me demander si ces soi-disant religieux ne sont pas de gros enfants.

Tous ceux qui tentent de dévoyer la religion de son véritable rôle se discréditent par une sorte d’infantilisation. D’ailleurs c’est ce qui conduisent des penseurs comme August Comte, lorsqu’ils sont confrontés aux problèmes religieux de leur époque, à théoriser le positivisme. En effet Comte considère que l’esprit humain, par nature, utilise, à la suite les uns des autres, ces trois états afin de penser : « théologien dans son enfance, métaphysicien dans sa jeunesse et physicien dans sa virilité ». L’état théologique serait le départ nécessaire de l’intelligence humaine, alors que l’état positif serait lui, l’état fixe et définitif de cette intelligence. Et l’état métaphysique serait juste une phase de transition nécessaire pour assurer le pont de l’une à l’autre. Bien que nous nous démarquions de cette pensée de Comte tout en rappelant que le but de la religion est d’affranchir les individus de la superstition et de la soumission à une divinité autre que le Créateur de l’univers, cependant la seule réflexion que nous pouvons tirer de cette doctrine est que si August Comte aurait vécu au Sénégal, sa thèse risquerait d’être mille fois attestée par une sorte de supercherie et de folklore développées au nom de la religion et de la déraison absolue. Gare à ceux qui parlent de modèle social en s’appuyant sur une sorte d’angélisme religieux ou sur un dogme purement vindicatif, une substitution de l’obscurantisme par le modèle social hybride et exogène. Le coran n’est pas une boite d’allumettes qu’on utilise à chaque fois qu’on veut régler des comptes. Le coran est un enseignement, une source d’inspiration de valeurs. Il nous recommande de ne pas manger les biens d’autrui illégalement : {Et ne mangez vos biens entre vous injustement et ne les donnez pas aux juges pour manger une partie des biens des autres en pur péché alors que vous savez que vous êtes dans votre tort} [Al-Baqara : 188]. {O vous qui avez cru ! Ne mangez pas vos biens entre vous à tort à moins que ce ne soit un commerce accepté par vous (règlementé)} [An-Nissaa : 29].

(Une époque arrivera pendant laquelle l’homme ne se souciera pas de quelle façon il gagnera l’argent, de façon licite ou illicite ?) Hadith rapporté par Al-Boukhari.

La démission de la classe intellectuelle ?

Lorsque dans une société des intellectuels sans patriotisme, des politiciens véreux, des journalistes corrompus, des avocats sans mœurs, des religieux sans principes ; bref des âmes basses vénales se font les apôtres de la justice au profit de la grégarité de leurs désirs, il en va de soi que cette société est, elle-même, condamnée à marcher à reculons.

Il n’existe pas d’intellectuel sans engagement social ou politique, sans combat contre l’injustice. La classe intellectuelle doit être une force sociale qui travaille à élever le peuple au sommet des vertus en établissant les bornes de la tyrannie pour sortir d’une condescendance hypocrite en s’éloignant aussi bien de l’orgueil que de la bassesse.

Le Franz Fanon de son époque, Ali Shariati, éminent sociologue, fait une clarification intéressante du concept intellectuel dans son livre intitulé « civilisation et modernisation » : « Est intellectuel, celui qui est conscient de sa situation humaine dans le temps et l’espace historique et sociologique qui est le sien, et à qui cette conscience dicte un sentiment de responsabilité. L’intellectuel est un homme conscient et responsable qui joue un rôle de guide scientifique, social et révolutionnaire dans sa société. L’intellectuel est quelqu’un qui connaît sa société, qui connaît les souffrances de celle-ci, qui sait ce qu’était son passé, ce qu’est sa spiritualité qui peut déterminer son destin, quelqu’un qui choisit lui-même. »

Nous pouvons ranger les intellectuels en trois catégories :

1- Les traitres qui ont toujours existé dans l’histoire des peuples : être traître c’est non seulement trahir son peuple, mais trahir son engagement, ses idéaux, trahir sa conscience, se trahir soi-même. C’est tronquer ses principes contre l’argent, ses intérêts, tout en étant spectateur de la souffrance d’autrui, c’est être complice, par intérêt ou par mutisme, du système de mal gouvernance, de l’injustice. Ces types d’intellectuels se complaisent à vanter la servilité et la bassesse.

2- Les défaitistes qui pensent que le pays ne décollera jamais. Ils ne pensent qu’à se sauver eux-mêmes en abandonnant la société dans le désordre, à ses instincts sauvages. Ils ne pensent jamais à améliorer le sort des populations, ils se soumettent avec servilité à leurs moindres désirs.

3- Les promoteurs de l’autodétermination Ceux qui pensent que tout changement vient de l’autodétermination avec un engagement fort pour lutter contre l’injustice. Âmes chevillées aux corps, ils allient la parole à l’acte, la théorie et la pratique : des intellectuels de terrain et de l’action.

Et Le bas peuple dans tout ça ?

Il y a trois catégories de gens dans la société : ceux qui subissent l’injustice, ceux qui choisissent de subir l’injustice et ceux qui combattent l’injustice. Tout bon sociologue, tout bon politologue confirmera que tout un faisceau d’indices porte à croire qu’une bonne partie de la société et particulièrement la jeunesse a atteint un niveau de prise de conscience jamais égalé. Une jeunesse consciente de sa force de frappe contre l’injustice, la servilité et la bassesse. Un pouvoir qui marche sur des jambes cagneuses, tordues, un régime irisé, capable de changer en fonction des intérêts de quelques décideurs tapis dans l’ombre ne les feront jamais reculer. La phase de latence où le peuple se meut indéfiniment dans une candeur d’agneau en manifestant une certaine crainte à l’autorité n’est plus de mise.

Tout régime entretenant son peuple par le mépris, la tromperie, la querelle et le mensonge finira tôt ou tard par être balayé par la vindicte populaire. Les acteurs doués de bon sens, fermes sur leurs étriers, citoyens ou représentants du peuple, observant la scène politique sénégalaise de manière objective, doivent forcément s’inquiéter du spectacle qui se joue devant nos yeux.

Alexis de Tocqueville dans son livre « De la démocratie en Amérique » rappelle le devoir des dirigeants patriotes : « Instruire la démocratie, ranimer s’il se peut ses croyances, purifier ses mœurs, régler ses mouvements, substituer peu à peu la science des affaires à son inexpérience, la connaissance de ses vrais intérêts à ses aveugles instincts ; adapter son gouvernement aux temps et aux lieux ; le modifier suivant les circonstances et les hommes tel est le premier des devoirs imposé de nos jours à ceux qui dirigent la société ».

Comment instruire une démocratie et insérer la justice dans un système de prestidigitateur dont les responsables sont des marchands d’illusion, prêts à tous les coups bas pour faire du « tong tong », du partage de notre argent, de nos biens et ressources tout en méprisant le peuple ?

Je voudrais rappeler, ici et maintenant, avant de finir, une loi sociale qui traverse toutes les révolutions, toutes les périodes de l’histoire et ne vieillit jamais : la violence de l’injustice appelle souvent à la violence de l’insurrection d’un peuple.

À bon entendeur…

El H. Séga GUEYE
Sociologue

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