Opération militaire dans le Donbass : la Russie à l’offensive, par Bassirou Kébé

Au moment où ces lignes sont écrites, près de 200 mille hommes des forces armées de la Fédération de Russie sont en train de pénétrer dans le Donbass (Région automne à l’est de l’Ukraine) plus précisément dans les républiques populaires autoproclamées de Donestk et de Lougansk. Le président russe Vladimir Poutine a annoncé dans la nuit de ce mercredi 23 février 2022 le déclenchement d’une opération militaire spéciale visant à “maintenir la paix civile “, “démilitariser” le territoire du Donbass.  Comme attendu, les condamnations fusent de partout (USA, G7, OTAN, ONU, UE etc.)  et soulignent une agression militaire injustifiable de la Russie contre la souveraineté de l’Ukraine.

Au-delà de la propagande habituelle sur les médias occidentaux et aux analyses simplistes visant à diaboliser exclusivement une partie, il est important de comprendre les intérêts et enjeux géopolitiques et économiques qui vont redessiner les relations internationales.

L’OTAN et les promesses non tenues.

 Ce jeudi 24 février, le président russe a, lors d’un discours de près d’une heure, expliqué entre autres les relations millénaires qui lient l’Ukraine à la Russie. Au-delà du fait que l’État ukrainien est une création russe (Lénine) et que les deux peuples sont liés par le sang, l’Ukraine représente un bouclier protecteur géographique face à la menace que représente l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) pour la sécurité de la Russie.

Après la chute du mur de Berlin, et en pleine période de Perestroïka précédant la chute de l’URSS, les américains par la voix de leur Président George Bush senior avait promis au Premier Secrétaire du Parti communiste Soviétique Mikhail Gorbatchev que l’OTAN ne s’étendrait jamais vers l’Est de l’Europe et ainsi ne représenterait jamais une menace existentielle pour la nouvelle Russie débarrassée des états satellites de l’Union Soviétique. Force est de constater que l’élargissement de l’OTAN a continué à se faire au détriment des intérêts géopolitiques de la Russie. En 1999, trois pays membres de l’ex-Pacte de Varsovie intègrent l’Alliance : Pologne, République Tchèque et Hongrie. En 2004, nous assistons à la plus grande vague d’adhésion à L’OTAN avec des pays qui ont par les passés appartenus à L’URSS ou au Pacte de Varsovie : Estonie, Lettonie, Lituanie, Bulgarie, Roumanie, Slovaquie et la Slovénie auparavant partie de la Yougoslavie. Puis s’en suivront des pays comme la Croatie et le Monténégro.

Ainsi cette politique d’élargissement promue par les États-Unis est résolument une stratégie d’encerclement de la Russie pour contrer sa capacité de projection militaire mais surtout pour réduire son influence politique et économique sur les pays de l’ancienne URSS. Sorti de sa faiblesse économique et militaire des années 1990, la Russie estime que l’avancée de l’Otan vers l’Est est une provocation américaine et a décidé de faire de l’Ukraine une ligne rouge à ne pas franchir. La crise de 2014 et l’annexion de la Crimée et de la ville portuaire stratégique de Sébastopole (ouvert sur la Mer Noire) représentait l’un des premiers actes majeurs de la Russie dans la reconquête de sa sphère d’influence historique.

Le Gazoduc Nord stream 2 et la stratégie de division américaine.

 En ce matin du mardi 22 février 2022, la première décision du Chancelier allemand Olaf Scholz pour répondre à l’“agression” imminente de la Russie a été de mettre à l’arrêt la procédure d’homologation du gazoduc reliant son pays à la Russie par la Mer Baltique.

C’est quoi ce gazoduc et en quoi représente-t-il un enjeu majeur pour l’Europe et les USA ?

Le gazoduc Nord stream 2 représente 1230 kilomètres de tuyaux sous la Mer Baltique reliant un petit village dans la région de Saint-Pétersboug en Russie à la ville allemande de Lumbin sur la côte. Après le Nord stream 1, ce nouveau gazoduc a pour objectif de doubler la capacité de transport de gaz vers l’Allemagne et ainsi atteindre plus de 100 milliards de mètres cubes par an. La dépendance énergétique de l’Europe et plus particulièrement de l’Allemagne par rapport au gaz russe est importante. En effet, en 2019, plus de 40% des importations de gaz naturel des pays de l’Union Européenne soit 166 milliards de mètre cubes. Les pays européens, par ce Nord stream 2, pourraient sécuriser leur approvisionnement énergétique et exporter le surplus de gaz naturel vers d’autres pays.

Pourquoi le Nord Stream 2 est -il contesté par les américains ?

Considérant la Fédération de Russie comme un ennemi face à leur hégémonie fantasmée et une menace à l’ordre international établi après la Guerre Froide (leurs intérêts économiques et géopolitiques en réalité), les États-Unis ont toujours dénoncé la construction de ce gazoduc reliant la Russie à l’Allemagne. Le Président Trump dénonçait ainsi la dépendance de l’Allemagne par rapport au gaz naturel russe en qualifiant d’hypocrites ceux qui participaient aux sanctions économiques contre la Russie mais “payaient pour l’enrichir en achetant son énergie.” Par ailleurs les États-Unis, premier producteur mondial de gaz de schiste aimerait exporter davantage de gaz liquéfié vers l’Europe et les évènements en Ukraine sont inévitablement une opportunité pour pousser les pays européens à se détourner du gaz russe.

En outre, dans la stratégie géopolitique américaine, un des principaux objectifs est d’empêcher toute idée d’union politique ou économique entre l’Europe occidentale et la Russie de prospérer.

Les pays européens, au lieu de maintenir une position de neutralité et d’affirmer leur indépendance par rapport à l’ogre américain, se sont soumis aux décisions stratégiques des USA par l’entremise du commandement militaire intégré de l’OTAN.

Une guerre, vraiment ?

 Depuis l’annonce de l’opération militaire russe dans le Donbass par Poutine, les médias occidentaux font état d’une guerre déclenchée par Vladimir Poutine contre l’Ukraine en violation totale de sa souveraineté.

En l’état actuelle des choses nous ne pouvons pas parler de guerre entre la Russie et l’Ukraine pour plusieurs raisons :

1) L’opération russe est pour le moment limitée géographiquement et dans le temps ; elle ne concerne que deux régions (Donestk et Lougansk) dont l’autonomie a été acceptée (provisoirement) par l’État ukrainien lors de la signature des accords de Minsk 2. Même si les principaux points de cet accord n’ont jamais été respecté par l’Ukraine malgré la résolution 2202 des nations unies.

2) La probabilité que la Russie dépasse la région du Donbass et attaque l’Ukraine est possible mais minime. Cependant les installations des systèmes d’armements ukrainiens et les bases installées sur la partie occidentale du pays pourraient subir des bombardements pour anéantir les systèmes de défenses de Kiev. Cependant même en cas de volonté de renverser le pouvoir de Kiev, l’armée ukrainienne ne pourrait résister.

3) 50% de la population du Donbass est d’origine russe. Les persécutions de l’État ukrainien sont allées jusqu’à vouloir interdire l’utilisation de la langue russe à l’école et dans l’administration publique. La Russie ne peut pas, si elle veut continuer à bénéficier du soutien des populations russophones, s’engager dans un conflit lourd en pertes civiles.

4) Les dirigeants légaux et légitimes des deux républiques autonomes ont signé un accord de solidarité et d’aide avec le Kremlin et ont demandé à la Russie d’intervenir pour les protéger des forces ukrainiennes dont les agissements contre cette population russophile sont indignes. Les premières forces russes à pénétrer dans le Donbass ont été accueillis à bras ouverts par les populations.

5) L’armée ukrainienne démotivée et largement inférieure en hommes et en matériel est incapable de faire face durablement aux forces armées russes.

6) Malgré un soutien logistique qu’ils pourraient fournir, les occidentaux (USA, EU, OTAN etc) ne s’engageront jamais directement aux cotés de l’armée ukrainienne dans un conflit contre la Russie (l’Ukraine n’est pas membre de l’OTAN donc pas concerné par l’article 5 de l’alliance qui prône la solidarité en cas d’attaque sur un de ses membres). D’ailleurs, tous les dirigeants européens et américains qui se sont exprimés ont rejeté toute idée d’intervention. Le danger de conflit à caractère international est absurde. La seule marge de manœuvre des occidentaux étant la batterie de sanctions économiques habituelles qui ont fini démontrer leur inefficacité face à la capacité de résilience des russes.

Dans ce contexte de tensions extrêmes entre la Russie et les pays occidentaux, il est essentiel, au-delà des prises de positions partisanes, d’analyser les enjeux et d’anticiper sur les conséquences politiques et économiques que ce conflit aura sur les relations internationales.

Même si nous ne pouvons que regretter que des conflits armés puissent éclater au 21ème siècle, il s’agit plus d’en analyser les causes profondes sur le long terme que de s’en limiter aux condamnations et aux positions de principes.

Les évolutions dans les prochains jours devraient nous éclairer davantage sur l’issue de l’opération militaire russe et sur son impact sur l’économie mondiale notamment.

Et si l’opération dans le Donbass n’était pas le début d’un conflit mais la fin d’une longue guerre qui ne dit pas son nom ?

Bassirou KEBE

Membre du Bureau Exécutif du MONCAP

1er Coordonnateur adjoint de PASTEF Fann Point E Amitié

 

 

 

 

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