L’urgence dans l’école de la République

L’école de la République au Sénégal est plongée dans une abyssale crise. Le corps professoral a carrément déserté les classes. La pression de la rue exercée par les élèves n’a pas produit l’effet escompté. Pourtant, il n’y a pas longtemps, le gouvernement a décliné sa volonté de neutraliser les inégalités par le port généralisé d’uniformes dans les établissements publics. La crise en cours démontre clairement que l’urgence était ailleurs et que les décideurs ont fait fausse route. La seule manière de garantir l’égalité des chances dans cette République c’est de redonner à l’école publique son lustre et son prestige d’antan. Par conséquent, on ne demande qu’une école publique de qualité. L’Etat n’a pas le droit de se désengager de l’éducation en jouant au dilatoire sur des engagements qu’il a lui-même jugés réalisables, car réalistes. La défaillance de notre système éducatif est inadmissible et il urge que des retouches correctives soient apportées ; que des solutions mutuellement satisfaisantes soient trouvées.

  • Investir dans les infrastructures

Des milliards pour des uniformes, ce n’est pas une bonne idée compte tenu des difficultés que traverse l’école publique sénégalaise. Telle fut notre position lorsqu’elle fut agitée. De notre point de vue, cette somme pourrait contribuer sensiblement à élargir la carte scolaire par la construction des écoles primaires, des collèges et des lycées sur toute l’étendue du territoire national. Ce qui permettrait de réduire l’obstacle lié à la distance notamment dans le milieu rural. Il est en effet inadmissible, en ce 21e siècle, que des élèves parcourent des dizaines de kilomètres pour se rendre à l’école ou encore quittent leurs villages pour aller séjourner dans un autre afin de pouvoir étudier. De même, il existe toujours au Sénégal des écoles se trouvant dans des zones enclavées qui, en hivernage, sont coupées du reste du pays. Les conditions d’accès sont particulièrement difficiles. C’est au prix d’énormes sacrifices que les vaillants soldats du savoir s’efforcent de transmettre aux élèves le goût des études et de les maintenir à l’école. Ce sont là quelques défis à relever afin de réduire les disparités entre le monde rural et le monde urbain.

Qui plus est, il saute à l’œil nu que la plupart de nos infrastructures scolaires sont d’une autre époque et donc dans un état de vétusté bouleversante. Ces écoles datent de l’époque coloniale. Elles témoignent de la faillite de nos dirigeants dans la conduite d’une véritable politique scolaire. Il suffit d’observer l’étendue des domaines sur lesquels elles sont bâties, puis d’admirer leur architecture pour constater avec amertume le recul que nous avons connu durant ces dernières décennies. Franchement, au lieu d’avancer vers le développement, nous avons rétropédalé pour nous éterniser dans le sous-développement. Et, comme le craignait le professeur Sémou Pathé Gueye, voilà que le 21e siècle s’est pointé avec tous ses atours post-modernes au moment où nous n’avons pas quitté le Moyen âge. L’urgence aujourd’hui est de restaurer dignement ces écoles qui sont les témoins vivants de notre mémoire collective. Des crédits du budget de l’éducation doivent être affectés à la réfection périodique des écoles. Il faudrait impérativement que les autorités étatiques pensent au confort et au bien-être des élèves et du corps professoral. Dans la plupart des écoles publiques, les toilettes sont dans un état exécrable. Dans certaines localités, les leçons sont dispensées dans des abris provisoires comme du temps des premiers missionnaires européens. Les conditions de travail dans nos établissements scolaires sont très pénibles. Autrement, il faut que le cadre de vie dans nos écoles soit amélioré. Il y va de la performance de notre système éducatif et de l’avenir de la nation. Car, comme l’a souligné l’humaniste allemand, Luther, « Ce qui fait la prospérité d’une ville ce n’est pas qu’on y bâtisse de fortes murailles, qu’on y élève de belles maisons, qu’on y fabrique de brillantes armes. Le bien véritable d’une ville, son salut et sa force, c’est d’avoir beaucoup de citoyens, savants, honnêtes, cultivés et bien élevés ». Ce sont là les missions fondamentales de l’école. En dehors de ces objectifs, elle perd l’essence de son existence.

Le déficit systémique d’infrastructures se fait sentir également au plan pédagogique. Sur ce plan, la situation est devenue très critique. Les écoles qui disposent de véritables bibliothèques deviennent de plus en plus en rares. La conséquence la plus immédiate de cette situation est la baisse généralisée du niveau des élèves. Or, il s’agit d’un minimum dans tout établissement d’enseignement sérieux. Il convient de souligner l’existence dans plusieurs lycées ou collèges de clubs littéraires (français, anglais, espagnol…), scientifiques, etc. Ces structures qui développent des activités et des compétences extra-muros constituent de véritables centres d’incubation pour les élèves. Le travail qui y est fait permet de rehausser le niveau des apprenants.  Mais, il faut équiper les écoles en ouvrages pour accompagner ces initiatives. À vrai dire, en dehors des écoles dites « d’excellence » qui jouissent de privilèges et d’avantages qui découlent de leur statut particulier, les écoles publiques dans leur écrasante majorité sont laissées à elles-mêmes. La connexion au réseau internet est un grand luxe. Or, il constitue un moyen efficace, voire incontournable, dans l’apprentissage et la transmission du savoir. La Covid 19 a démontré la fragilité de notre système éducatif. Durant cette sombre période, les quasi-totalités des écoles publiques étaient à l’arrêt au moment où les grandes écoles privées, dans lesquelles la bourgeoisie compradore du Sénégal a ses enfants, poursuivaient leurs enseignements à distance. Il urge de de corriger cette inégalité dans l’accès à la connaissance et au savoir.

Un problème tout à fait similaire, mais spécifique aux élèves qui font les séries scientifiques se pose en termes identiques. Dans les écoles publiques sénégalaises, les expériences durant les travaux pratiques dans certaines disciplines sont rares du fait de l’absence d’équipements nécessaires. Dans les écoles qui en disposaient, le matériel s’est détérioré pour défaut d’entretien et n’a pas été renouvelé. Du coup, la formation scientifique dans les collèges et lycées du Sénégal est essentiellement théorique.

Pour atteindre l’émergence, il faut forcément que les écoles soient véritablement équipées de bibliothèques assorties d’une documentation riche et variée, de laboratoires qui fonctionnent et un accès gratuit ou forfaitaire à internet. Et, c’est là où commence l’égalité des chances. Il est inadmissible de disposer d’une poignée d’écoles qui ne manquent de rien et d’une majorité d’écoles qui manquent de tout. Rien ne le justifie, quelle que soit la qualification qu’on peut attribuer à cesdites écoles. C’est profondément injuste. Le principe aiguilleur de l’école de la République est précisément l’égalité des chances. Ce n’est qu’à ce titre seulement qu’elle est perçue comme un « ascenseur social » et un levier pour le développement et le bien-être de la nation. Négliger l’éducation des générations futures c’est choisir délibérément de plonger irrémédiablement le pays dans la voie du sous-développement durable.

  • Investir dans les ressources humaines

Les enseignants constituent de nos jours l’un des corps de l’État les moins attractifs. Ce qui contraste avec le prestige de ce corps aux premières heures des indépendances. Sans basculer dans la nostalgie d’une époque aujourd’hui révolue, les premières décennies des indépendances (années 60 et 70) peuvent être considérées comme l’âge d’or de l’école publique sénégalaise. Dans la même veine, avec la même synergie, durant les décennies 80 et 90, le gouvernement du président Diouf s’évertuait énergiquement à préserver son prestige et sa noblesse nonobstant les programmes d’ajustements structurels et leurs conséquences dans des secteurs clés de la fonction publique. Toutefois, l’arrivée des Libéraux au début du millénaire et les politiques adoptées en la matière ont porté un coup dur à l’école publique. A bien y regarder, c’est à partir des années 2000 que le niveau des élèves a commencé à chuter dangereusement au Sénégal. Traditionnellement, à l’exception des grandes écoles privées (privées catholiques et écoles françaises), n’étaient admis dans les écoles privées que les élèves qui n’avaient pas pu réussir à suivre un cursus dans l’école publique. Mais c’est dans les années 2000 que nous avons assisté au scénario inverse. Par un glissement amphibien, le nid de l’excellence quittait tout doucement l’école publique au profit de l’enseignement privé. Parmi les solutions controversées prises à l’époque, on peut mettre en relief la politique du volontariat qui a atteint son sommet sous l’ère du ministre Kalidou Diallo. À la base, l’idée n’est pas négative, car, on devait renforcer le corps enseignant dans la perspective même de pouvoir atteindre les Objectifs du Millénaire pour le Développement. Mais, cela ne pouvait se faire que si la politique de recrutement avait été transparente et reposait sur le talent et le mérite des candidats. Or, ce fut tout à fait le contraire. Nous avons assisté au parachutage de beaucoup de candidats. Le prestigieux métier a été réduit à un corps de recasement politique. Ce mode de recrutement a été un désastre pour l’école sénégalaise. D’ailleurs, les nouvelles autorités issues de l’alternance de 2012, conscientes des tares de ce modèle, y ont tout bonnement mis un terme et préconisé un retour du concours comme condition d’accès à la profession d’enseignant. Ce qui demeure incontestable l’un des points à mettre au crédit du gouvernement du Président Sall avant que les évènements du mois de mars 2021 ne fassent assouplir cette exigence avec le recrutement des 5000 milles enseignants.

Par ailleurs, la baisse du niveau des apprenants est imputable aux grèves cycliques du corps professoral. Une situation très préoccupante, car les élèves en pâtissent. Le quantum horaire n’est quasiment plus atteint. Une situation qui porte gravement préjudice aux élèves. Ces derniers passent en classe supérieure sans véritablement avoir le niveau requis. L’État ne semble avoir qu’un objectif : sauver l’école de l’année blanche. Pathétique !

Et pourtant, les enseignants ne demandent qu’une chose : l’amélioration de leurs conditions de travail et de vie. Dans les années 60 et 70, ils faisaient partie de la classe moyenne. De nos jours, ils sont venus grossir les rangs de la plèbe. La profession, au même titre que l’école publique,  a perdu de sa superbe. Elle n’est plus attractive. Les enseignants vivent une injustice et évoluent dans une précarité. Leurs salaires sont bas. Leur couverture sanitaire laisse à désirer. Leurs actes de titularisation traînent. Leurs indemnités de logement sont dérisoires. Leurs impositions fiscales sont excessivement lourdes… Comparer à d’autres corps du système, les enseignants sont les parents pauvres de la fonction publique. Veiller à l’équité dans le système de rémunération dans la fonction publique est une urgence pour une école de la République performante et rayonnante.

  • Revoir la politique des bourses étrangères

La politique de gestion de nos élites que l’on retient sous le générique des ‘‘meilleurs élèves’’ du Sénégal se résume à l’envoi desdits élèves dans les grandes écoles et universités des pays développés. Il s’agit d’une politique en déphasage totale avec le monde contemporain. Continuer de convoyer ces esprits à l’étranger soixante ans après les indépendances est un échec de nos politiques publiques sur l’éducation et la formation. Une situation qui met en place toutes les conditions nécessaires à la fuite des cerveaux. Car, les foyers intellectuels les plus attractifs ont toujours capté les esprits les plus brillants.

Envoyer la crème intellectuelle issue de notre école à l’étranger ne doit plus être la règle, mais l’exception. Il est temps que nos décideurs favorisent la recherche, construisent de hauts instituts d’études et de recherches. Cela permettra d’avoir une formation endogène axée sur les priorités de développement et la préservation de nos valeurs.

Dans l’hypothèse où la formation souhaitée n’existe pas dans nos universités et instituts de recherches, chaque étudiant, bénéficiaire d’une bourse étrangère, doit contracter avec l’État l’obligation de revenir sur une durée bien déterminée. En effet, il est aberrant que l’argent du contribuable soit investi sur des individus sans aucune obligation d’un retour sur investissement au profit de l’État et de la nation.

M.D.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.