Les trois piliers d’une idéologie : Savoir, Réflexion, Énergie (Xam, Xel, Xëm) (Par Malé Fofana)

Cet article est la suite d’une réflexion entamée à propos du principe de l’idéologie et de la spiritualité. Il avait été question plus spécifiquement, dans cette analyse précédente, du principe de l’équilibre. Cette fois-ci, nous parlerons de la complétude spirituelle. Nous parlerons des conditions qui doivent être réunies afin que l’humain, peu importe son idéologie, puisse cheminer avec elle, de la manière la plus optimale possible, de l’appréhension à l’exécution.





1 – Contexte et problèmes

Un des défis d’une idéologie (comme le cas de la religion) est le fait qu’elle a une vocation universelle, générale, qui peut donc s’appliquer à n’importe quel humain. Par contre, son apparition dans une société spécifique, l’oblige à prendre une forme (incarnation empirique) particulière, qui est nécessairement réductrice. L’idéologie religieuse épouse donc un véhicule culturel particulier, mais elle se veut générale, universelle. Par exemple, le bouddhisme se manifeste forcément avec des marques de culture indienne. Cela ne veut pas dire que le noir sud-africain qui embrasse cette religion (ou philosophie religieuse) doit adopter la culture indienne qui vient avec.
Adopter une culture qui n’est pas sienne est en effet une équation presque insoluble. Peut-être bien est-ce la raison pour laquelle Oscar Wilder disait « be yourself; everybody else is already taken ». Sois toi-même, tous les autres sont pris. Le wolof dira « ku wac sa and, and woo warr mu toc » (quand vous quittez votre encensoir, vous briserez tout autre encensoir sur lequel vous vous essayerez)… Appréciez la dimension intime de l’encense comme allusion au for intérieur.

2 – Les trois piliers ou paliers essentiels :

Pour toute idéologie, les éléments suivants sont présents : le savoir, la réflexion et l’énergie.

– Le savoir (Xam, en wolof, on l’abrégera Xa) permet de pouvoir reconnaitre les fondements religieux et ceux culturels. C’est un travail qui n’est pas évident, car au bout du compte, religion et culture s’imbriquent. Pour l’individu, la paix intérieure est acquise quand, et si, ces deux ne font qu’un. Le savoir (Xa) est donc une observation, une connaissance, une analyse du principe (idéologique ou théologique) et de son contexte physique (sociétal) d’apparition.

– La réflexion (Xel, abrégé Xb) réfère à l’intelligence qui permet de séparer (1) le contenant (la culture) du contenu (la religion), et surtout de fusionner (2) ce contenu (principe idéologique) isolé et de l’associer à sa propre culture. Autant dire que c’est un travail de chirurgie qui nécessite tact et doigté: un travail de réflexion qui s’oppose à un réflexe.

– L’énergie (Xol, abrégé Xc) réfère à la disposition à agir. Oustaz Alioune Sall dira « Xëm ». Ce terme réfère littéralement au fait de s’évanouir pour faire référence à un ressenti physique (quasi pathologique) d’un principe idéologique. Ce terme est, en wolof, plus connu sous le vocable « Xër » : une énergie, un volontarisme détonant qui ne demande qu’à s’extérioriser.
Notons d’ailleurs qu’en wolof, tous ces termes ont « X » comme consonne initiale. Par contre, comme linguiste, je ne me donne pas le droit de faire quelque échafaudage sur ce constat que nous mettrons sur le compte du hasard….





3 – Les différents cas de figure :
• Xa = 1; Xb = 0; Xc = 0
Il s’agit de l’individu qui a uniquement le savoir (Xa). Il n’a pas la réflexion (Xb) ni l’énergie (Xc). L’absence de la réflexion a une influence forte sur l’exploitation du savoir, car la réflexion est l’outil qui filtre le savoir brut absorbé, pour faire le travail de séparation entre le contenu (religion) et le contenant (culture). Exemple: si c’est un jeune ouest africain qui va au Vatican ou en Égypte pour apprendre la religion, il voudra, par manque de discernement, adopter la culture qui vient avec la philosophie religieuse acquise ailleurs. Si, par principe, cela peut fonctionner pour une idéologie, adopter une culture autre est presque contre-nature. Cet individu revient donc chez lui avec un processus inachevé. Il va non seulement vivre un mal-être pour lui-même, mais il va aussi mal apprécier l’expérience des autres. Il peut s’exclure des siens.
Heureusement, il n’a pas Xc (l’énergie). Il est donc physiquement inoffensif…. sauf pour lui-même, car il se ronge de l’intérieur.
• Xa = 1 ; Xb = 1; Xc = 0
Le deuxième individu a le savoir et la réflexion. Il peut appréhender et discerner religion et culture. Il est aussi à mesure de reconnaitre et comprendre (si et) comment des précurseurs (fondateurs de « tariixa » au Sénégal, par exemple) ont fait ce travail. Il se sentira bien dans sa peau, car il ne sacrifie pas sa culture.
Par contre, si cet individu est une figure publique, son discours, même s’il est adéquat, n’atteint pas son plein potentiel en matière de persuasion, car elle prêche une ligne de conduite dont elle ne peut servir d’exemple. N’ayant pas (l’énergie Xc), il ne peut joindre le geste à la parole.
Sur un plan plus général, cette situation explique qu’un syncrétisme d’éléments irréconciliables puisse exister entre pratiques paganes (relevant de la tradition) et principes religieux. C’est parce qu’au moment de faire fusionner ces deux, l’énergie est absente. Or l’énergie est nécessaire pour se débarrasser de pratiques culturelles opposées aux valeurs de la religion visée. Il est besoin d’une forte motivation et d’une énergie sans faille pour réaliser cela. On pourrait, dans ce cas, parler de syncrétisme éclairé.
Par contre, si individuellement, ces principes et valeurs peuvent s’ajuster plus facilement, ce travail devient plus ardu à un niveau macrosocial. Changer une société est une tâche ardue.
• Xa = 1; Xb = 1; Xc = 1
Ce cas est celui idéal. L’individu en question a une bonne connaissance (Xa) du principe idéologique exportée d’une autre civilisation, il a su l’imbriquer (Xb) et la fusionner à sa culture. De surcroît, il a l’énergie pour agir et appliquer le résultat de sa réflexion (Xc).

• Xa = 0; Xb = 1; Xc = 0
Celui-ci a uniquement la réflexion (Xb). Il n’a pas le savoir (Xa). Il n’a pas non plus l’énergie (Xc) qui lui permet d’agir. N’ayant pas Xc, il s’enferme dans la réflexion comme une machine qui tourne à vide ou qui brasse un pseudo-savoir. Son absence d’énergie nourrit une peur d’aller chercher le (ou un) savoir adéquat, car cet individu sait ne pas avoir l’énergie pour l’appliquer. Il est dans une réflexion stérile et cherche continuellement des failles des doutes pour n’importe quel principe. Les failles qu’il cherche à dégager sont un alibi pour justifier son inaction puisque de toute manière il n’est pas prêt pour agir….
• Xa = 0 ; Xb = 1 ; Xc = 1
Celui-ci ne s’enferme pas dans une réflexion sans fin. S’il arrive à un point qu’il trouve raisonnable, il va agir puisqu’il a l’énergie et la volonté (Xc). Il prendra un chemin plutôt approximatif, car il n’a pas le savoir (ou un savoir suffisant) Xa. Ses décisions toutefois vont toutefois rester plutôt raisonnables, car sa réflexion Xb et son bon sens sont un filtre qui le maintiennent dans l’acceptable.

• Xa = 0 ; Xb = 0 ; Xc = 1
L’énergie (le ressenti ou encore l’aptitude à l’action) est le but ultime d’une quête idéologique: mettre en application sa ligne de pensée. Dans le domaine politique, cette action est visée, on cherche à la susciter à travers de grands discours, des rhétoriques affutées, de grands meetings, des slogans bien pensées, des musiques de campagne bien choisies, de beaux uniformes pour les militants……

Par contre, c’est dans le domaine religieux que ce dispositif est plus visible et complet. On cherche à provoquer l’énergie et le ressenti (Xc) en stimulant les cinq sens:
• LA VUE: La beauté du lieu de culte, la dimension de l’architecture grandiose pour la vue (la cathédrale Notre-Dame, Masjid Al-haram …). Mais il existe un danger ici. Serigne Cheikh al-Maktum met en garde contre l’extrême qui transforme la méditation en émerveillement;
• LE GOÛT: il s’agit d’une forme de ressenti qui, pour atteindre le corps, passe par le goût. Nous avons, dans le christianisme, l’hostie, l’eau « zamzam » ou les dattes dans la religion musulmane…
• L’OUÏE: l’accès au corps passe par l’ouïe. Le recours à l’orgue, au lyrisme vocal, au tambour… de puissants instruments à vibration qui peuvent toucher la « corde » sensible;
• L’ODORAT: l’accès au corps par l’odorat. À ce niveau, l’utilisation de l’encens est assez généralisée;
• LE TOUCHER: Il peut s’agir d’un contact avec une personnalité (poignée de main, baiser sur le front ou sur la main) ou du toucher d’un symbole (Kaaba, Mur de lamentation, ….). Les longues prières nocturnes, les génuflexions, prosternations, la station debout et assise qui laissent des marques subtiles sur le corps. Et même des pratiques aux conséquence plus marquantes sur le corps comme l’autoflagellation !!
4. La quête de l’énergie

Vous comprenez que Xc est essentielle. Ceux qui l’ont sont enviés. Par contre, cette énergie, ce besoin d’agir pressant, est une aptitude qui peut être dangereuse. Prenons le cas de l’individu qui a uniquement Xc. N’ayant ni le savoir, ni la réflexion qui génèrent le tact dans l’action, il est à la source de beaucoup de glissements. Il peut devenir un agent manipulé, une bombe ambulante qui peut faire toute sorte de forfait par ignorance. Il est dangereux, car il a besoin d’agir, et va donc agir en toute bonne foi, et certitude (voir article). Il est à l’origine de toutes sortes de dégât, physique sur sa propre personne. Il peut véhiculer une image négative pour la religion dont il se réclame, ou pour la personnalité dont il se dit le disciple. Comment être le disciple de quelqu’un qu’on ne connait pas?

De tels principes existent sans doute dans toute idéologie, religieuse ou pas… Dans le corpus coranique spécifiquement, il est curieux de les observer échelonnées dans cet ordre-ci (Chapitre 6). Une adresse particulière y est, en effet, adressée aux individus qui savent (qawmun ya’lamuun : verset 97), puis qui réfléchissent ou comprennent (« yafqahuun »: verset 98), et enfin qui croient (yuminuun: verset 99) de cette croyance ultime (yaqeen) qui génère l’action.

Précision que l’idéologie n’est pas uniquement religieuse. Nous avons pris l’exemple de la religion car il est marquant. Mais cela fonctionne dans bien des domaines. Pour le cas de la politique, par exemple, un africain qui étudie le capitalisme (Xa), ne devrait pas l’appliquer dans sa société sans l’adapter (Xb). Par contre, il a besoin (Xc) d’une volonté politique pour la mettre en œuvre, peu importe les obstacles.

À votre tour, je vous laisse continuer le raisonnement …

Malé Fofana PhD
ComUnicLang-Bataaxel
Cabinet de communication
Linguistique, Sciences du langage et Communication
Sherbrooke, Québec, Canada
https://www.comuniclang.com/





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