Le système éducatif à l’heure du Covid-19

Le monde fait face aujourd’hui à une situation inédite avec l’apparition d’un virus extrêmement contagieux, le coronavirus appelé également Covid-19. Cette crise sanitaire qui touche quasiment tous les pays du monde a conduit les Etats à prendre des mesures de haute portée dans tous les secteurs d’activités. L’objectif est de limiter la propagation du virus avec la mise en place des mesures barrières et de distanciation sociale strictes.

Au Sénégal, sur le plan éducatif, l’exécutif, à l’instar d’autres pays, a décidé de suspendre de manière générale les enseignements et apprentissages dans toutes les structures de formation publiques et privées depuis le 16 mars 2020.

Afin de pallier ce « vide éducatif » et d’en limiter les conséquences, l’initiative dénommée « APPRENDRE A LA MAISION » a été créée en lien avec les syndicats, les parents d’élèves, les médias et la société civile. L’objectif de cette initiative est d’assurer la continuité pédagogique en mettant à disposition des élèves des cours et exercices et ainsi maintenir un contact régulier entre les élèves et leurs professeurs. Dans le milieu universitaire, des plateformes numériques existent comme les FOAD (Formation Ouvertes à Distance) ou encore les espaces numériques ouverts de l’Université virtuelle du Sénégal (UVS). Ces dispositifs nous amènent à nous poser quelques questions afin d’évaluer leurs efficacités : 

  • Quel est le champ d’application de ces dispositifs ? Sont-ils performants ?
  • Quelles sont leurs limites ?
  • Par quels moyens, faudrait-il assurer la continuité pédagogique à l’avenir et à quelles conditions ?

Pour répondre à ces interrogations, il convient d’examiner dans le détail et à chaque niveau académique, les dispositifs existants et mis en œuvre par l’Etat pour faire face à cette pandémie du Covid-19.

Le système universitaire face au Covid-19

A.   Le défaut de matériel informatique

Le Sénégal a mis en place une Université virtuelle qui permet d’assurer des cours à distance pour plus de 20 000 étudiants en Licence, Master et Capacité[1]. Cette université comptait en 2019, 12 Espaces Numériques Ouverts (ENO) provisoires mis en place dans 7 régions[2] avec un siège national situé à la cité du savoir basée à Diamniadio. Toutefois, l’organisation matérielle mise en place ne permet pas d’assurer le suivi de ces cours à distance dans ce contexte de pandémie. En effet, les espaces numériques ouverts qui accueillent les étudiants fonctionnent comme des salles de classe qui requièrent une présence physique pour le suivi des cours. Or, l’application des mesures barrières dans le cadre de la lutte contre le Covid-19 et la distanciation sociale sont incompatibles avec une présence physique dans les salles de classes des ENO.



Aussi, malgré les mesures d’accompagnement de l’Etat à travers le programme « Un étudiant, un ordinateur » mis en œuvre depuis 2014 mais aussi l’abonnement aux bases de données en ligne telles que Elservir et Cairinfo en vue d’un accès gratuit à la documentation scientifique ; plus de 50% des étudiants ne disposent pas d’un ordinateur portable[3]. Ainsi, aussi performant et efficace que puisse être la plateforme d’apprentissage de l’UVS; le frein à la continuité pédagogique est le défaut de matériels informatiques. Il s’agit là d’un manquement majeur auquel l’Etat doit remédier dans les mois et années à venir.

Dans les universités traditionnelles telles que l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD) et l’Université Gaston Berger (UGB), des offres de Formations Ouvertes à Distance (FOAD) existent. Par exemple à l’UCAD, le Département Ressources Technologiques et Pédagogiques de la Direction de l’Informatique et des Systèmes d’Information accompagne depuis des années les établissements à la mise en place de plateformes d’enseignement à distance ainsi qu’à la conception et la mise en ligne de cours.  Ces formations orientées sur le e-learning sont probablement les seules qui auraient pues assurer la continuité des enseignements dans ce contexte pandémique. Toutefois, pour l’écrasante majorité des publics étudiants, le manque de matériel informatique constitue un frein à la continuité pédagogique.

B.    L’accès à Internet

Le second problème non négligeable est l’accès limité à internet dans quelques régions du Sénégal considérées comme des « foyers d’étudiants ». Bien que le taux d’accessibilité progresse, l’accès à Internet reste encore difficile dans certaines zones. En effet, si celui-ci n’est pas totalement indisponible dans la plupart des départements et communes, il fonctionne au ralenti. Ce qui n’est pas sans conséquence sur l’accessibilité des contenus pédagogiques proposés.

C.   Le manque de contenus numériques

Enfin, si dans le cadre des contrats de performance, les enseignants ont bénéficié de formations en informatique et disposent pratiquement tous d’un ordinateur portable personnel et que les salles pédagogiques sont équipées de vidéoprojecteurs et smartboards, ils refusent parfois de dispenser des cours en ligne sur les plateformes dédiées ; créant ainsi un manque de contenus numériques. Malheureusement, des désaccords persistent parfois entre les enseignants et les pouvoirs publics notamment sur le montant des indemnités liées aux droits d’auteur. Ce fut le cas à l’université Assane Seck de Ziguinchor (UASZ); en effet lors de la mise en place du e-learning, les enseignants avaient demandé 600 000 FCFA par cours contre 300 000 FCFA proposés par l’Etat[4]. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles la formation à distance demeure très difficile d’accès à cause des frais d’inscription, soit 200 000 FCFA à l’UASZ.

Le manque de culture numérique constitue également un frein aussi bien de la part des enseignants que des étudiants. Si pour les premiers dispenser des cours en mode synchrone[5] et asynchrone[6] nécessite une levée des barrières psychologiques au changement que constitue l’usage des TIC (Technologies de l’Information et de la Communication) ; pour les seconds, l’absence physique de l’enseignant et des camarades de classe pourrait être vécue comme une insécurité pour des étudiants habitués à se faire dicter des cours.

En tenant compte de toutes les difficultés liées aux  trois points développés ci-dessus, nous pouvons affirmer que l’état sénégalais est dans une impasse pour trouver des solutions, et ainsi assurer la continuité pédagogique en milieu universitaire. D’où certainement la décision de fermer purement et simplement les universités.

Le cas du préscolaire, de l’élémentaire, des collèges et des lycées

A.   L’initiative « Apprendre à la maison »

L’Etat a décidé de réserver l’initiative « APPRENDRE A LA MAISON » aux élèves qui sont en classe d’examen à travers des cours et des exercices disponibles sur « www.education.sn » et d’autres sites. Cette initiative est appuyée par les médias télévisuels qui proposent quelques programmes toujours dans le but d’éviter la rupture pédagogique. A titre d’exemple, le Groupe Futur Média propose un programme dénommé « SALLE DES PROFS ».

Toutefois, il convient de rappeler que l’Etat ne dispose pas d’un véritable espace numérique de travail pour ces domaines de l’éducation nationale. Le site « www. education.sn » présente des défaillances. Les cours s’ils existent sont présentés dans le désordre et parfois le contenu est indisponible. Seuls des liens sont présentés ; eux-mêmes renvoyant à des sites aussi divers les uns que les autres et qui ; non seulement ne permettent pas une interaction avec l’enseignant, mais aussi souffrent d’un manque d’ergonomie.

De plus le manque d’accès à internet et le défaut de matériel informatique demeurent existants malgré les efforts du gouvernement. A l’instar des étudiants, la majorité des élèves des zones rurales n’ont pas d’électricité et quand c’est le cas, c’est la connexion ou le matériel qui font défaut.

B.     L’Etat ne creuse-t-il pas indirectement les inégalités à travers cette initiative ?

L’initiative de l’Etat pour faciliter l’apprentissage à distance part certainement d’une bonne intention mais soulève des questions. Le manque de visibilité concernant la fin de cette crise sanitaire paralyse tout le système éducatif sénégalais qui était déjà boiteux. En effet, l’éducation nationale est destinée à permettre à chaque citoyen d’avoir les mêmes chances de réussite dans la République. Or, l’Etat risque de creuser les inégalités car, si une partie des élèves peut bénéficier de cette initiative ; la majorité n’en bénéficie pas pour les raisons susmentionnées. En permettant à une minorité d’avoir un coup d’avance sur la majorité, l’Etat creuse encore les inégalités qu’il a créées depuis des décennies en concentrant ses investissements dans les grandes villes. Les conséquences de cette suspension des cours seront sans doute une année scolaire prolongée, un report des dates d’examens et un risque élevé d’échec des élèves en classe d’examen.

Quelles stratégies pour éviter ces écueils à l’avenir ?

A.   Pour les élèves et étudiants

A défaut de pouvoir actuellement mettre à disposition des élèves un système d’apprentissage à distance plus performant et mieux adapté, quelle stratégie doit adopter le gouvernement afin d’assurer une continuité pédagogique à l’avenir face à une telle crise ? En effet, il est illusoire aujourd’hui de penser qu’avec les infrastructures existantes, et dans ces conditions, l’Etat puisse assurer cette continuité pour tous les étudiants et élèves de manière égale et équitable.

Afin de se doter d’outils de qualité permettant un apprentissage à distance quelle que soit la situation à laquelle le pays serait amené à faire face, il est important de mettre en place des dispositifs d’infrastructures, équipements ou matériels nécessaires ; un plan de formation performant à l’égard des enseignants, élèves, étudiants et personnels.

Tout d’abord, il convient d’assurer sur toute l’étendue du territoire les mêmes conditions d’accès à internet en travaillant avec les opérateurs de réseaux en lien avec le ministère en charge des télécommunications.

Ensuite, l’Etat doit garantir l’accès à l’électricité sur toute l’étendue du territoire pour éviter les déséquilibres territoriaux constatés depuis les indépendances et qui continuent de se creuser.

Aussi, l’Etat doit étendre la politique « un étudiant un ordinateur » à tous les étudiants et mettre en place une politique « Un parent d’élève, Un ordinateur » en subventionnant l’achat par les parents d’un ordinateur destiné au suivi des cours par les élèves à distance. Cette politique doit être étendue à tout le corps enseignant.

Par ailleurs, l’Etat doit mettre en place un système d’information permettant d’avoir une connaissance parfaite de la situation des apprenants, des enseignants et des parents d’élèves en termes d’équipements mais aussi de coordonnées médiatiques.

De plus, les enseignants doivent être formés à la formation à distance mais aussi à la production de contenus numériques adaptés à tous les niveaux.

Enfin, l’Etat doit développer de véritables espaces numériques de travail destinés à la formation à distance à tous les niveaux du système éducatif.

B.    Pour AD, les PATS, PER[7]

La continuité pédagogique nécessite également que les Agents de Direction (AD), le Personnel d’Enseignement et de Recherche (PER) et le Personnel Administratif Technique et de Service (PATS) soient en mesure de poursuivre leurs missions. Ils doivent être capables de répondre aux sollicitations des bénéficiaires du système d’enseignement et de formation, mais aussi à la tutelle administrative. Pour cela, il est capital de mettre en œuvre un plan d’actions efficace et efficient afin de répondre aux attentes. En guise de suggestions, il est envisageable de :

  1. Déployer des outils collaboratifs tels qu’Office 365 avec des applications comme Teams, Yammer, OneDrive, Outlook ; OneNote ; Word et Excel Online, SharePoint etc.
  2. De mettre en place un Plan de Continuité de l’Activité (PCA) afin de garantir la continuité du service public par les services en charge de la Maitrise des Risques. Ce PCA doit être mis à l’épreuve à travers des simulations de crise pour en tester l’efficacité et l’ajuster au besoin pour un déclenchement sans difficulté majeur.

Commission Enseignement supérieur et formation supérieur du MONCAP

[1] Ministère de l’Enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation ; Rapport d’activité 2012-2029, p.46.
[2] Dakar, Diourbel, Kaolack, Kolda, Thies, Saint-Louis, Ziguinchor.
[3] Sur 128 926 étudiants (du public hors UVS), seuls 50 025 disposent d’un ordinateur portable en 2018 Cf. Ministère de l’Enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation ; Rapport d’activité 2012-2029, p. 28 et 42.
[4] Gora LO, Evaluation du dispositif pédagogique de la Formation Ouverte à Distance de l’Université Assane Seck de Ziguinchor, 2013-2014, p. 31.
[5] Visioconférence ; messagerie instantanée etc.
[6] Cours mis à disposition en téléchargement ; forum de discussion ; messagerie électronique etc.
[7] Agents de Direction (AD) ; Personnel d’Enseignement et de recherche (PER) ; Personnel Administratif Technique et de Service (PATS)


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