Le journalisme sénégalais à terre : analyse d’un champ en agonie (Par Usman Noreyni Gueye)

Aujourd’hui, il n’est plus à la mode de parler de journalisme tout court ou d’activité journalistique seulement, on parle de champ médiatique.
Cette notion de champ viendrait des travaux de Pierre Bourdieu (1980) qui, au départ, travaillait sur le champ littéraire. Cette notion n’était pas alors propre aux médias.
Il le définissait d’ailleurs comme étant “l’univers dans lequel sont insérés les agents et les institutions qui produisent, reproduisent ou diffusent l’art, la littérature ou la science ».

Les agents, dans cette approche bourdieusienne, ont des propriétés sociales et occupent un rôle et une position au sein du champ. Ils ont une trajectoire spécifique et peuvent passer d’une position à une autre. Ce champ médiatique entretient des relations stratégiques avec d’autres champs dans la mesure où les médias sont des entreprises qui offrent des services.

C’est là où cette notion de champ est important car elle permet d’envisager les médias dans leur aspect dynamique et non pas seulement comme objet technique. ils sont alors appréciés au sens d’un ensemble d’agents ; d’institutions, de chaînes, de patrons … et interagissent entre eux et sont régis par des règles.

Problématiques liées au champ médiatique

Aujourd’hui, les problématiques liées au champ médiatique sont nombreuses. D’abord, comment des agents parvient à assurer une certaine position dans le champ médiatique, par une stratégie de diversification de leurs activités et leur positionnement à la frontière de différents champs. Ceci fait appel à la notion de pouvoir et de rapports de force qui se ressentent dans la ligne éditoriale.
Des questions se posent dès lors. Quelles sont les conditions sociales et les contextes de production des contenus, les logiques de catégorisation, de hiérarchisation, qui interviennent dans la production médiatique ? jusqu’où va la nécessité des médias classiques à intégrer le numérique dans la diffusion des informations ? quels types de relations entretiennent les journalistes et les intellectuels (pratique d’écriture, logiques de reconnaissance …) ? qui est journaliste et qui ne l’est pas ? les internautes jouent-ils parfois le rôle de journaliste ?

Ces problématiques interrogent, in fine, sur la vraie identité du journaliste sénégalais. Même s’il est, sur le principe, porteur de mandat social (informer le public), il existe au Sénégal deux types d’identités journalistiques: l’une est réelle et l’autre est virtuelle. La première requiert une formation préalable et une pratique en adéquation avec les sciences de l’information. Cela concerne les journalistes formés dans des écoles dédiées ou ayant une expérience équivalente. A contrario, la deuxième ne nécessite pas forcément une formation. Elle répond aux exigences du “do it yourself”. Avec les fonctionnalités qu’offrent les réseaux sociaux numériques, tout un chacun se permet de faire le travail des journalistes même si cette approche est qualifiée par certains de “caricaturale”. Il n’en demeure pas moins que les internautes aient plus que jamais les capacités de produire et de diffuser des informations.

Cette source intarissable d’informations qu’est Internet creuse davantage le fossée entre les journalistes “debout” et ceux “assis”. Les premiers sont ceux qu’on appelle « gathers », ils vont vers l’information, la collectent et vérifie l’authenticité. Ils sont en mouvement. On les appelle aussi enquêteur, reporters… Ceux assis sont appelés « processors ». Leur rôle est de mettre en forme l’information qui a été collectée, en amont, par les journalistes debout. Ils réécrivent, corrigent les articles et se chargent de l’audience.
En effet, avec Internet, les journalistes ont accès à des informations tout en restant sur place. Ils sont donc de plus en plus majoritaires à être “assis” car ils n’ont plus forcément besoin de se déplacer et ceci constitue un gain économique important pour les rédactions.

Par ailleurs, les journalistes évoluent au sein d’un champ médiatique qui a des liens d’interdépendance avec des champs : politique, économique, religieux…
S’Il existe encore au Sénégal des médias qui parviennent à s’autofinancer, il en existe d’autres qui sont financés par des hommes politiques ou des hommes d’affaires à défaut de les appartenir.
D’autre part, manquant de modèles économiques viables, les médias se retrouvent sous le dictat des annonceurs. Cette course derrière les annonceurs amène certains médias à clochardiser l’information et à être dans le sensationnel et le people. Ils produisent l’information voulue par les publics car considérant que ces derniers sont les moteurs de la production de l’information.

Ce paradigme entraîne la marchandisation accrue des médias. Ce qui implique à son tour la dépendance publicitaire et des logiques de maximisation de l’audience. Par conséquent, les journalistes veulent être “by any means” les premiers à diffuser une information, ce qui parfois entraîne inévitablement des informations fausses parce qu’elles n’ont pas été vérifiées.
Bonjour les fake news et l’ « infotainment » !

Avec cette paupérisation du journalisme au Sénégal, nous assistons à des traitements de l’information de plus en plus homogénéisées. Les médias disent tous la même chose.
Le traitement devient alors circulaire. on tire les sources d’informations des autres médias et non de sources externes. Les informations qui sont traitées dans l’édition du matin, sont les mêmes qui reviennent à 12h, à 20h et à toutes les éditions du jour. Elles passent à la radio, figurent sur les journaux avec à peu près le même titrage. Rien ne se crée aurait dit Lavoisier.

Cette déperdition donne naissance au journalisme « low cost » : journalisme à faible coût qui se caractérise par une domination de la logique gestionnaire: les sujets ne sont pas choisis sur des critères comme la pertinence mais à partir d’un calcul coût/bénéfice, ainsi que la prépondérance des journalistes assis qui favorisent les commentaires sur les reportages. En effet, si à l’étranger, le travail des journalistes est constamment supervisé par des indicateurs quantitatifs comme les mesures d’audience, au Sénégal, il est encore sous le prisme du “Buzz”.

Au Sénégal, les liens entre les journalistes et les hommes politiques sont très étroites. Ils partagent souvent le même cercle d’activité, les mêmes endroits. Ce qui peut d’une manière ou d’une autre entraîner une forme de connivence et de conformisme entre eux.
Ces forts liens de sociabilité existent aussi entre les journalistes, les patrons de presse et les affairistes. Ce triste constat amène les publics à être de plus en plus critiques envers les journalistes. Cette confiance et cette crédibilité d’antan s’étiolent au profit des réseaux sociaux numériques dont les flux d’informations sont non seulement instantanés mais abondants de sorte qu’on s’y perd parfois, d’où le phénomène de “l’infobésité”.

Pour redorer le blason du journaliste en remettant ce valorisant drapeau sur le mât de l’excellence et de la respectabilité, les journalistes ne doivent pas seulement se contenter d’informer, ils doivent aussi renouveler cette relation de confiance qu’ils entretenaient avec les publics et créer de l’envie chez ces derniers. Pour ce faire, il urge de mettre en place les assises du journalisme pour discuter des grandes questions liées à ce champ et le libérer des goulots qui l’étranglent.

#paradisnoir

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