L’Administration sénégalaise, ce grand corps malade.

Autopsie d’un système de service public frappé d’incuries, de laxisme et de sclérose bureaucratique.

Dans son discours d’investiture du 02 avril 2019, marquant officiellement le début de son second mandat, le Président de la République Macky Sall, d’un ton timbré de solennité, déplore à juste titre:« Notre administration doit aujourd’hui épouser les réalités de son temps et s’adapter à ses missions devenues plus nombreuses et diversifiées, complexes et exigeantes. Trop de routines, trop de lenteurs, trop de procédures et de formalités indues continuent d’altérer l’efficacité du service public et la compétitivité de notre économie.» Autrement dit, l’Administration sénégalaise est malade.

Or, comment connaître d’abord, comprendre ensuite et percevoir enfin ce grand corps malade ?

Se traduisant au double plan organique et fonctionnel, l’administration désigne avant tout l’ensemble des activités de service public dont le but est de répondre avec efficacité et efficience, aux besoins d’intérêt général des populations comme l’ordre public, les services publics, ainsi que d’autres besoins quotidiens divers. Elle se traduit ainsi par l’implication structurée de l’ensemble des personnes morales ( État central, collectivités locales, services déconcentrés, établissements publics et même privés etc.) et physiques (agents de l’État, contractuels, vacataires etc.) pour accomplir cette mission de service public qui est fondamentalement de haute portée patriotique et citoyenne.

Mais notre Administration porte encore les stigmates de l’archaïsme bureaucratique et de l’ego surdimensionné des  »commis », hérités du système colonial qui a longtemps sévi en Afrique. Conséquences. Elle souffre aujourd’hui de tous les maux, malgré la pertinence et le bien fondé de ses dispositions règlementaires: lenteurs de routines, lourdeurs des procédures, corruption et concussion, indiscipline et arrogance, incompétence, incohérence, favoritisme, népotisme, politisation, chronophagie et anachronisme, ainsi que tant d’autres formalités d’ordre protocolaire sont en train de lui porter un sacré coup.





Alors, à qui la faute ? Et qui en sont victimes ?  »Le poisson pourrit par la tête », nous dit un proverbe chinois. Donc la responsabilité des autorités étatiques, en tant que dépositaires de la charge publique n’est-elle pas au box des accusés ? Surtout lorsqu’on passe froidement au crible de la critique de la raison sans complaisance, les modes de recrutement de certains agents de l’État qui se fait dans certains cas, compte non tenu d’aucun critère de compétence et de probité morale.

Dans nos pays on crée des emplois certes, non pas pour des orientations stratégiques de développement ou dans des perspectives économiques d’absorption du taux de chômage, mais pour des fins purement politiciennes: entretenir une base électorale et recaser une clientèle politique. Voilà la fausse note qui comme un coup de pied à la fourmilière, est la cause principale de toutes les pathologies dont souffre notre administration. L’école, la santé, l’armée ainsi que les autres services en sont profondément atteints. Et ces anomalies, dans notre imaginaire collectif se justifient, s’incorporent et deviennent légitiment acceptées. C’est l’exemple des fameux  »quotas sécuritaires » qui minent les secteurs de l’éducation, de la santé, des finances…Et le phénomène de  »la reproduction sociale »-fils d’enseignant prédisposé à être enseignant, même si, du reste, il est dépourvu des compétences, comme fils de cultivateur devient cultivateur par la force du destin- tel que Pierre Bourdieu l’avait fustigé, fait légion dans l’administration au détriment du mérite et au mépris de l’excellence.

Quelle est maintenant la valeur du diplôme et des compétences? Et quelle importance accorde-t-on à notre école ? Alain Deneault avait donc raison de dire en substance, dans son brûlot  » La médiocratie », paru en octobre 2016, que dans une société où on cultive la médiocrité, on sacrifie les compétences sur l’autel des relations de parenté et de copinage ainsi que des intérêts pratiques et individuels.

À titre d’exemple, la féminisation à outrance de l’armée, loin d’être une réponse concrète à la question de la parité féminine, ne contribue pas forcément à l’efficacité du service de sécurité publique lorsqu’on sait que d’autres corps de métiers très prestigieux s’accomodent bien de la condition féminine et, d’autre part, notre pays n’est point confronté à un déficit masculin, vu le nombre important de jeunes garçons valides et diplômés en chômage. Alors, l’acomplissement des missions de service public, sous quelles que formes qu’elles soient, requiert plus de la compétence, du dévouement pour une cause patriotique et citoyenne au service du développement que de la politique politicienne au grand dépens de l’élégance républicaine et de la probité morale pour le satisfecit des usagers du service public.

Mais le philosophe sénégalais, Boubacar Boris Diop risque d’avoir bien raison de s’inquiéter que  »notre pays est malade de ses élites et de son peuple ».

Mansour Shamsdine Mbow, Professeur de Lettres, Chroniqueur.

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Un commentaire

  1. Bravo. Analyse pertinente. Malheureusement, cette administration indolente et inefficace a de beaux jours devant elle. A moins d’un changement radical de tout le système. Que dieu inspire le Sénégal.

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