La fonction enseignante entre précarisation ou prolétarisation.

Karl Marx, dans son livre ‘’Le capital’’ déclare : « le salariat est un système esclavagiste dans le cadre duquel s’asservissent les forces productrices de la nation ».

La loi 61-33 du 15 juin 1961 portant statut général des fonctionnaires, en son article 6 stipule : « le fonctionnaire, à l’égard de l’administration, est dans une situation statutaire et réglementaire ». Ainsi, la gestion de la carrière de l’enseignant en termes de formation, d’intégration, de mise en solde, d’avancement d’échelon et de grade, de traitement salarial, de rappels et de prise en charge de la famille ou de la pension de retraite, relève à plus d’un titre de la compétence de l’autorité administrative qui, dans certaines circonstances en abuse, et du coup, le rend victime du système qui le prend malencontreusement en otage.

Voilà ce qui justifie la précarité de ce métier si noble et la paupérisation de la corporation. Ainsi réduit à une situation de misère sociale et de pauvreté économique par des lenteurs administratives inquiétantes et jeté en pâtures au cycle infernal de l’endettement bancaire parce que dépendant de ce monstre de la finance à cause d’un système de bancarisation monstrueux, l’enseignant vit une véritable angoisse existentielle jusqu’au crépuscule de sa carrière; et se plie finalement à sa condition de misérable. Résigné à souffrir en silence par le mal d’un système inique et inéquitable, l’enseignant finit par s’accommoder à la routine et à gérer le quotidien jusqu’à s’assoupir fatalement sous le poids de la vie, à défaut de se casser le front à la barre de la retraite.

Sa fonction Ô combien noble, fait pourtant l’objet de rejet par les jeunes générations qui ne l’admirent guère. « La pauvreté est un état, mais pas une condition », a-t-on l’habitude de dire. Celle qui frappe de plein fouet l’enseignant semble, du moins inhérente, sinon congénitale à la fonction.

Alors, usant de son seul moyen de pression pour faire valoir ses droits, il fait l’objet de dénigrement systématique, de critiques acerbes par une opinion publique très mal informée; ou bien de ponction sur son salaire, et de menace de radiation, de la part d’une autorité administrative cynique et autoritaire, souvent avec la complicité tacite ou express des médias.

On se souvient encore de l’épisode très médiatisé en mai 2016, des enseignants cueillis à rebrousse-poil par des forces de l’ordre devant leurs élèves pour des réquisitions distribuées contre la rétention des notes, dans le contexte d’une grève légale.

A cela il faut ajouter le phénomène nouveau de la pédagogie nouvelle qui semble prôner la centralité de l’élève au détriment de l’autorité de l’enseignant qui, est en train de s’écrouler sous les décombres de sa dignité détruite par un matraquage médiatique, sous le regard haineux d’une partie de l’opinion publique.





« L’opinion publique est ce fantôme fabriqué de rumeurs dans les officines des médias », disait Pierre Bourdieu dans son ouvrage, « L’opinion publique n’existe pas ». Par les stratégies de manipulation de l’information, de distorsion, de délation et de dénonciation calomnieuse, une bonne partie de la presse sénégalaise désinforme le peuple avec des informations erronées ou tronquées sur beaucoup de questions, d’ailleurs, mais surtout sur les crises scolaires et sur le statut de l’enseignant au point de ternir son image et de réussir à dresser l’opinion publique nationale contre les enseignants.

De là, Ignacio Ramonet, ancien directeur de la revue française Le monde diplomatique n’avait-il pas raison de dire qu’ « avec le développement de l’internet favorable à l’accroissement vertigineux de la presse en ligne, on ne distingue plus une information et une rumeur ». Réputée quatrième pouvoir, la presse sert d’arme pour bon nombre de journalistes dont certains sont pourtant issus de la corporation, à régler des comptes, à jouer les maîtres chanteurs, ou à se faire soudoyer pour tirer sur ce noble métier.

Ainsi, en raison de sa surabondance et ses moult interprétations, et sous les coups du sensationnel, l’information se trouve littéralement contaminée et empoisonnée par toute sorte de mensonges, polluée par les rumeurs et les distorsions dont le corps enseignant est victime aux yeux de l’opinion publique, souvent objet d’intoxication médiatique.

Et le rôle des syndicats dans cette situation ?

Alain Touraine, sociologue français avait déclaré à l’occasion d’une conférence sur l’école que : « dessoudé du mouvement social et renonçant au principe de la solidarité organique, le syndicalisme enseignant risque de devenir une agence de combines et de compromis avec le pouvoir ». En effet, pour des intérêts crypto-personnels, les enseignants se trouvent dans l’impossibilité de mettre sur pied une seule organisation syndicale et s’avèrent incapables d’engager une unité d’action syndicale. En atteste, d’ailleurs la prolifération vertigineuse des syndicats au sein de la corporation. Ce qui est par ailleurs, révélateur du manque de solidarité qui mine le secteur de l’éducation, désagrège les rapports humains et y installe à coup sûr, un climat délétère.

L’école d’aujourd’hui est devenue une sorte d’arène de gladiateurs ou la force de l’argument semble céder la place à l’argument de la force. Trop de méfiance et de haine entre les enseignants risquent, en filigrane, d’avoir tendance à déteindre sur les enseignements-apprentissages, dans la mesure où de nombreux dysfonctionnements et difficultés bloquent le fonctionnement des structures administratives et pédagogiques comme le CGE et les cellules pédagogiques. Le comportement anodin de certains enseignants au sein de la corporation, tant au plan des qualités intellectuelles et professionnelles qu’à celui des qualités sociales et morales, est donc un facteur justificatif de la dévalorisation sociale du métier d’enseignant. « L’ennemi de l’enseignant, c’est l’enseignant » a-t-on l’habitude de dire-excusez la trivialité de l’expression- tout comme pour reprendre la formule de John LOCKE « l’homme est un loup pour l’homme ».

Alors, compte tenu de tous ces manquements d’ordre administratif, médiatique et corporatiste, qui plombent le système éducatif, l’enseignant ploie sous le fardeau d’une machination du sort qui semble conspirer contre lui. Ainsi, il risque, si rien n’est fait, de continuer de payer un lourd tribut pour son statut social et sa considération morale.

Mansour Shamsdine Mbow, Professeur de Lettres et Chroniqueur.

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