« Sunucratie », ou la démocratie à la (sauce) Sénégalaise

Derrière ce néologisme barbare et ludique à la fois qui fera, à coup sûr, sourire certains, tout le monde va deviner le sens sans avoir besoin d’un dessin.

Nous avons tous vu le peuple du Sénégal s’approprier son pouvoir à sa façon, lorsqu’il a senti ses droits et ses espoirs happés par le train du désespoir, du déni perpétuel et de l’arrogance. Ce même train qui, dans les douleurs d’un enfantement d’aujourd’hui oublié, lui avait apporté un espoir grand comme ses rêves, que certains de ses plus jeunes enfants perdront, plus tard, dans les abysses de l’océan.

Cette réappropriation n’est nullement un viol de l’idéal démocratique au sens antique du mot ( démos =peuple et cratos=pouvoir ), mais exige une grande prudence à l’usage.

Une partie du peuple a décidé de reprendre le pouvoir délégué à ses représentants, le temps d’exprimer violemment ses préoccupations de l’heure. C’est un désaveu de ces derniers et un avertissement, on ne peut plus clair, à l’État, qui sonne comme une piqûre de rappel de sa primauté dans la gestion de la cité

Et C’est suffisant pour que les sentinelles de la paix prennent leur bâton de pèlerin afin d’aider au retour de la quiétude. Nous avons donc vu à la fois les responsables religieux de tous bords, les responsables coutumiers, la société civile et tous ceux qu’on pourrait appeler « bonnes volontés », se substituer aux leviers traditionnels de la démocratie pour désamorcer la bombe populaire. Et non sans succès, car ils ont été entendus par les belligérants.

Aussi, ont-ils réussi ce qu’aucune autre institution n’aurait jamais réussi en un temps aussi record.

Ne Parlons pas de l’état, car il s’est terré, dès les premières heures dans un mutisme fatal, digne d’une autruche.

Cette Fois-ci, le peuple a puisé dans sa dernière réserve de discipline et d’empathie pour répondre positivement mais fébrilement aux appels de ces modérateurs. Cette paix, si facilement acquise pourrait être très facilement perdue. Elle doit être consolidée et définitivement entérinée par la manifestation de la vérité et la prise en compte du désespoir des jeunes. Parce que cette obéissance du peuple, ce répit salutaire n’est ni gratuit ni définitif. Elle attend en retour la vérité.

En effet pas de paix sans vérité.

La recherche de la vérité Exigera à coup sûr, à la justice de vider complètement ce conflit privé aux relents de guet-apens tendu à un homme politique, pour le moins imprudent et peu imbu de son statut. Elle devra la purger jusqu’au bout.

Le président de la république gagnerait beaucoup à exiger la vérité sur ce « complot » en livrant à la justice, lui-même, tous les protagonistes de cette basse besogne. Il y perdrait ainsi, une partie de sa vile réputation de « comploteur », prédateur d’opposants insoumis.

S’il ne le faisait pas, il serait le premier président de notre jeune république, à sortir par la plus petite fenêtre de l’histoire.

Ainsi, diligence doit être apportée aux enquêtes sur les pertes en vies humaines. Le peuple doit avoir des vérités claires, précises et rapides.
Il veut être édifié sur la présence ou non de nervis lors des manifestations. Il exige de savoir si ce sont réellement des membres des forces de sécurité, comme le déclare le ministre de l’intérieur, ou bien des « lutteurs » recrutés pour casser du manifestant. Le cas échéant, des sanctions exemplaires devraient être prises.

Plus d’une semaine après l’accalmie, force est de noter qu’au lieu de travailler rapidement à la manifestation de la vérité, en communiquant abondamment sur les enquêtes qu’exige ce désastre, les principaux concernés retombent déjà dans leur laxisme légendaire.

Gouverner, c’est un métier ! Il exige la précision, l’efficacité et la rapidité dans l’exécution. Car les besoins sont toujours pressants et le peuple impatient.

Par ailleurs, le bon sens refuse d’accepter que des morts aient pu être enterrés sans autopsie. Toute la vérité est vivement attendue également dans ce domaine.

Si le président veut le retour de la confiance sur le terrain du jeu politique et social, il doit échanger dès l’entame, son fanion de vérité contre celui de la paix, tendu par la jeunesse.

Au pays de la « sunucratie », la vérité impose le respect et l’admiration, mais le mensonge y tue. C’est maintenant connu.
La politique moderne, c’est l’honnêteté et la transparence !

L’exercice du pouvoir par le peuple a également envoyé des injonctions à la justice qui s’est mise à genoux pour libérer un homme accusé du crime de viol. Fait inédit mais qui se justifie légitimement, paraît-il. C’est la première fois dans la jeune histoire judiciaire du Sénégal.

Espérons que c’est la dernière. Car ce précédent est très dangereux pour une démocratie. L’égalité de tous les citoyens devant la loi est un principe constitutionnel et inaliénable que tout le monde doit défendre y compris ceux qui ambitionnent de diriger un jour ce cher pays. Ceux-là même qui combattent l’impunité révoltante d’autres hommes politiques, dont les « dossiers » agonisent sous le coude du président. Quid des justiciables lambdas ? Doit-on tous faire de la politique pour être vacciné contre des poursuites judiciaires ?

C’est encore une des spécificités inquiétantes de la « sunucratie ».

Parce que la justice doit être au-dessus de tout et de tous, elle doit être entre des mains expertes, sereines et imperméables à la partialité. La foule n’est pas un bon juge. Et lorsqu’on parle de pouvoir au peuple, on parle du pouvoir politique.

La justice doit rester l’apanage de professionnels indépendants, impartiales et aguerris, qui doivent dire le droit loin des émotions et des chantages.

La justice exige l’indépendance. Aucun juge du siège, digne de son serment, ne doit accepter la soumission. Quant aux juges du parquet et surtout le procureur de la république, ils doivent convoquer « le devoir d’ingratitude » aux fins d’auto-saisine, chaque fois que nécessaire, au risque d’être rabroués par la hiérarchie.

Comme toute forme d’indépendance, l’indépendance de la justice ne se demande pas, elle se prend, elle s’arrache.

Au moment où nous abordons une phase très importante de notre histoire politique et sociale, les responsables politiques doivent être les chantres d’une politique responsable. C’est l’avenir du pays qui est en jeu. Sa stabilité.

Il est urgent de redonner le pouvoir à ceux qui doivent l’exercer de façon légitime. La « sunucratie » entretient des tensions qui empêchent le jeu républicain et la quiétude sociale. Elle est aux antipodes de l’ossature républicaine, taillée à la mesure de nos institutions depuis l’indépendance. Elle n’est pas favorable au travail et à l’expression fluide des acteurs économiques.

Dans ce processus, la responsabilité historique de tous les femmes et hommes politiques, de quelque bord qu’ils puissent être, est engagée. L’État doit se mettre immédiatement au travail et faire montre d’efficacité.

L’opposition doit avoir son espace de contestation et de contrôle du pouvoir exécutif. La société civile doit continuer à veiller, tout en respectant ses prérogatives qui lui interdisent toute intrusion dans le champs politique. Idem pour les journalistes et chroniqueurs
Que tous les responsables politiques, au nom de l’intérêt suprême de la nation, évitent le mensonge et la manipulation au nom du peuple et le « jouer à se faire peur ». L’Etat doit Reprendre toutes ses prérogatives afin d’assurer un bon fonctionnement des institutions. Il doit garantir honnêtement et scrupuleusement le jeu démocratique et laisser la justice faire son travail.

« Si l’État est fort, il nous écrase. S’il est faible, nous périssons. »

L’opposition doit s’opposer, c’est l’essence même de son existence. Elle doit être responsable. Il faut le dire haut et fort, une partie de l’opposition entretien la braise sous un manteau immaculé. C’est dangereux.

Si l’état, quant à lui, ne comprend rien du cri de désespoir des jeunes populations, et surtout s’il ne réagit pas rapidement, on peut s’attendre raisonnablement au pire.

Que Dieu et les politiques nous en gardent.

Djibril Mbaye

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