Sénégal : Analyse des impacts de la Covid-19 sur le secteur primaire

Un effondrement des recettes douanières

L’année 2020 est une année de décélération globale de l’économie sénégalaise dans un contexte sanitaire très contraignant. Le budget 2020 qui a été bâti sur une prévision de croissance de 6,5 %, est désormais obsolète. Ainsi, de 6.5% de croissance prévue fin 2019, on table désormais sur 1,1%. Ce chiffre est annoncé par Mme Corinne Deléchat qui a conduit récemment une mission du FMI au Sénégal du 2 au 12 juin 2020.Ces projections de l’institution de Bretton Woods n’augurent pas des lendemains meilleurs pour les ménages et les entrepreneurs sénégalais. Au contraire, elles témoignent des conséquences grandissantes de la crise sanitaire sur l’activité économique. Cette contraction de l’activité économique s’explique par une baisse drastique des recettes douanières, estimée à plusieurs centaines de milliards de Fcfa à cause de la fermeture des frontières. D’après mes premières estimations, le manque à gagner pourrait varier entre 225 et 230 milliards de Fcfa, soit une baisse de 28% par rapport à l’année dernière où le montant total des recettes douanières s’élevait à 804,3 milliards de Fcfa. Ce fléchissement de l’activité douanière priverait l’État d’importantes recettes financières pour faire face à ses dépenses de fonctionnement qui explosent en même temps. Du coup, on se dirige inévitablement vers ce qu’on appelle en finances publiques, « un effet de ciseau ». C’est-à-dire quand la courbe des dépenses et des recettes de fonctionnement se croisent. Pour une situation financière saine, la courbe des recettes doit toujours être au-dessus de celle des dépenses. Or à y regarder de plus près, ce n’est pas notre cas. Ce climat anxiogène est venu rompre nos équilibres financiers et in fine déstabiliser l’environnement macroéconomiques de notre pays.





Dans ce contexte sanitaire morose, caractérisé par un asséchement grandissant des ressources financières propres et une diminution conséquente des marges budgétaires, nous ne devons avoir qu’une seule boussole : l’assainissement de nos finances publiques.

En temps de crise, les pensées des triomphalistes et celles des alarmistes s’exposent et s’entrechoquent. Dans la foulée, l’Etat du Sénégal a mis en place un vaste plan de relance économique : le Programme de Résilience Economique et Sociale (PRES) avec un coût global estimé à 1 000 milliards de Fcfa. Ce programme s’attache à atteindre son double objectif à savoir : la lutte contre la pandémie et le soutien des ménages, des entreprises et de la diaspora sénégalaise. Pour y arriver, l’Exécutif a créé un fonds de riposte contre les effets de la crise, « Force-Covid-19 », financé par l’Etat et les donateurs volontaires pour couvrir les dépenses liées à la pandémie. Dans un contexte de maîtrise de la dette publique et de la consolidation de la trésorerie, l’Etat a apporté sa contribution. Toutefois, la teneur de cette contribution ne saurait être efficace que si elle est dérivée selon un diagnostic établi sur une argumentation serrée. Or, à examiner la kyrielle de mesures prônées, force est de pointer des déficiences dans le suivi, la répartition et l’acheminement des denrées alimentaires à l’endroit des ménages bénéficiaires. Aujourd’hui, l’évolution expansionniste de cette pandémie appelle à un examen sans complaisance de ses effets systémiques sur l’ensemble du secteur primaire.

Le Secteur agricole : Au Sénégal, la hausse du taux de croissance de ces années précédentes – s’explique largement par la dynamique du secteur primaire qui représente environ 17,5 % du PIB et emploie plus de 50% de la population – selon les chiffres officiels de l’ANSD (Agence Nationale de la Statistique et de la Démographie). Toutefois, il convient de rappeler ici – que cette évolution – est marquée au cours des années, par une volatilité qui trouve son origine dans les fluctuations des cours mondiaux et des aléas climatiques. Lorsque la croissance du PIB atteint les 6%, c’est grâce à une bonne campagne agricole et des précipitations abondantes. La dépendance vis-à-vis de ce secteur, est criarde.

En plus, avec la levée « tardive » du trafic interurbain, la campagne agricole 2020/2021 sera durement impactée. Plus de la moitié des personnes actives dans ce secteur quittent leurs contrées chaque année pendant la saison sèche pour rejoindre Dakar et les grandes régions en recherche de travail. Aujourd’hui, avec le spectre de la Covid-19, certaines de ces personnes, sont toujours bloquées à Dakar et ailleurs. Alors que les principales activités de ce secteur (Agriculture, élevage, pèche) nécessitent de la main d’œuvre pour une production agricole suffisante.

Pour diversifier ce secteur, nous devons réinventer nos modes de productions en promouvant la production à grande échelle. Au Sénégal, beaucoup de terres agricoles sont inexploitées. Sur les 4 millions d’hectares disponibles, seulement, 60 % des terres sont exploitées. Pour combler ce déficit d’exploitation, il faut que l’Etat investisse davantage dans le secteur agricole en mettant le curseur sur la formation et la valorisation du capital humain. Pour ce faire, il faut intégrer les technologies dans les chaînes de valeur agricole pour une industrialisation progressive. L’agriculture est le moteur de notre développement économique et social. En ce sens, il faut soutenir le monde rural en plaçant les agriculteurs au cœur des politiques publiques. Ce crédo doit être notre préoccupation majeure pour réussir le pari d’une agriculture industrialisée, durable et résiliente. Car comme le dit l’adage, « seule la terre restitue aux hommes une matière plus abondante qu’elle n’en reçoit d’eux ».

Le secteur de l’élevage 

Au Sénégal, le secteur primaire, hors agriculture, a enregistré au mois de mars 2019 une hausse de 9,3%. Cette tendance haussière s’explique en grande partie par les performances de la filière élevage. L’élevage contribue significativement au développement économique du pays. Depuis avril 2019, sous la vision pionnière du ministre Samba Ndiobéne Ka, le sous-secteur de l’élevage, a fortement boosté le secteur primaire. Depuis son arrivée à la tête du ministère, l’indice général d’activité de la filière élevage a enregistré une forte hausse de 13,7% à 129,8% points, contre 114,1% en février 2019.En dépit de ces performances reluisantes, la filière élevage sera aussi affectée par la crise. D’une part, l’élevage au Sénégal est tributaire aussi des saisons. Le modus operandi des éleveurs est le suivant : on laisse à la maison une partie du cheptel pour les besoins en lait et viande et le reste est conduit à la recherche de points d’eau. Lorsque la saison agricole commence, les éleveurs quittent les zones agricoles pour migrer vers les zones arides. À la fin des récoltes, le troupeau est obligé de rebrousser chemin, du fait de l’assèchement des points d’eau. D’autres part, la fermeture des frontières avec des pays comme (Mali, Mauritanie) qui sont les principaux foyers de ravitaillement de bétails pour le Sénégal, viennent durcir encore les conditions de vente et d’achat des troupeaux. Au regarde de cette influence, les éleveurs, font face à une baisse vertigineuse de leurs activités, synonyme de pertes de revenus. Au niveau national, l’instauration du couvre-feu restreignait la possibilité d’abreuver les animaux pendant la nuit. A ces maux, s’y ajoute aussi la fermeture des marchés « loumas » où ils vendaient habituellement leurs bétails. Les conséquences qui en découlent sont : des revenus financiers qui se tarissent, des prix qui flambent, et des denrées alimentaires qui se rarifient.

Pour aider les éleveurs et réussir l’opération de la tabaski, l’Etat, sous l’impulsion du Ministre de l’élevage et des productions animales, a attribué une enveloppe de deux milliards de Fcfa. Cette enveloppe est répartie comme suit : 1,8 milliard de Fcfa dédiés à l’aliment de bétail et qui sera mis à la disposition des différents départements du Sénégal. Et les 200 millions de Fcfa vont être consacrés à l’acquisition d’aliment de volaille, car ce sous-secteur est très touché.

Avec une économie conjoncturelle, doublement dépendante des cours des matières premières et de la pluviométrie, le secteur primaire du Sénégal est pris de vertige face à la crise du coronavirus. Et comme le disait le prédicateur et écrivain français Jacque-Bénigne Bossuet : « Qui sait le passé peut appréhender l’avenir ». La crise agricole du Sénégal – liée à l’invasion des criquets pèlerins en 2004 – est un baromètre fiable pour jauger les impacts de la Covid-19 qui risquent d’enfoncer profondément le Sénégal dans les abysses d’une insécurité alimentaire sans précédent.

Mandela Ndiaye Touré




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Un commentaire

  1. Tout est dit et très bien dit mon frère le secteur primaire est bien touché par cette pandémie du Covid 19 sur le secteur agricole qui vraiment avec l’état d’urgence et le couvre feu tardivement levés par le gouvernement les paysans étaient bloqués dans les villes alors que la saison des pluies avaient débuté pratiquement dans plusieurs zones au Sénégal de même que dans le domaine de l’élevage vous savez des marchés hebdomadaires comme les dimanches de Dahra où nos parents Pheul vendaient leurs batailles avait marqué une pause et pratiquement dans tout le Sénégal ce qui était aussi un problème pour ce secteur donc je crois qu’il faut encore un travail sérieux pour booster ce secteur primaire qui est actuellement à genou. Merci et bonne continuation vous êtes toujours à la hauteur sur la pertinence et la clarté de tes articles diadieuf.

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