Repenser notre rapport au travail après le Covid-19 : l’équilibre entre l’otium et le negotium.

Bouleversement d’un ordre pour un désordre organisé

Le Covid-19, en ouvrant la boîte de pandore, continue à nous donner du fil à retordre sur notre capacité à atteindre l’autosuffisance alimentaire. Le pire qui peut arriver à une nation, qu’on se le tienne pour dit, c’est de déléguer ses produits vitaux de consommation à un pays étranger. Comment produire ce que nous consommons alors que l’activité de subsistance demeure le secteur informel, qui jadis regorgeait de métiers autour desquels les sociétés africaines réglaient leur problème de nourriture, d’autosuffisance alimentaire ?  Comment en est-on arrivé à renverser la tendance, à marginaliser les métiers dits aujourd’hui « informels » alors qu’ils étaient des métiers stables, sources de revenus ? Ces métiers qui, aujourd’hui, produisent des effets pervers de la précarité du travail.       

Rappelons que le salariat, tel que nous le connaissons aujourd’hui a été introduit au Sénégal par l’administration coloniale (Cf. Iba Der Thiam, Histoire du mouvement syndical africain 1790-1929, L’Harmattan, 1993, p.14). Bien avant le système salarial, les travailleurs étaient rattachés à leurs métiers qu’on assimilait à la fois à leurs origines ethniques. Les paysans du walo et d’autres populations s’adonnaient à l’agriculture, l’élevage était réservé aux peulhs alors que la pêche était généralement destinée aux populations riveraines de la mer (les lébous et les sérères dans la petite côte). En introduisant le salariat, les identités de ces métiers se voient fragilisées, voire marginalisées par l’ancienne métropole, en faveur d’un travail plus ou moins formel (salariat) occasionnant le développement de la porosité entre l’école et l’emploi. L’emploi ou le travail salarié, véritable facteur de valorisation de soi, est mû par sa capacité à accentuer la fracture sociale par un système de sélection basée sur des critères de « mérite » et de « compétence » instaurés par l’administration coloniale. Seuls ceux qui avaient fait une carrière scolaire et comprenaient à la fois la langue du « Blanc » avaient le pouvoir de manager dans les lieux de travail.



Le système d’administration coloniale bouleverse ainsi l’ordre social établi avec un système de protection et de privilèges destiné aux fonctionnaires que ne possédaient guère les travailleurs du domaine agricole. Cette politique de hiérarchisation de l’emploi ne tardera pas à avoir des conséquences sur la société en générale et particulièrement sur l’organisation du monde agricole. En effet, la fonction publique et l’industrie ne pouvaient pas accueillir tous les citoyens, ce qui apparaît comme une limite du secteur formel avec le développement du chômage de masse, la paupérisation et la précarisation des statuts des travailleurs (rappelons au passage que le chômage est le produit de la société salariale). Paradoxalement, l’agriculture qui était une activité de subsistance, sera de plus en plus délaissée, au profit du travail formel, le seul gage crédible et sûr pour une prise en charge des besoins du vécu quotidien des citoyens. Grossièrement, ce serait une bévue caractérisée que de considérer que c’est le développement du secteur informel qui entrave l’évolution d’une société salariale alors que cette dernière ne s’est développée qu’en renversant un ordre établi pour imposer un désordre organisé en produisant, par conséquence, des variétés hybrides et infinies de petites activités économiques.

L’affluence vers le « travail formel » à outrance (la fonction publique) devient la norme au lendemain des années 1960. Elle sera accentuée plus tard, au milieu des années 1970 lorsque le Sénégal subit une succession de périodes de sécheresse qui frappe sévèrement le secteur agricole, devenant de plus en plus marginal pour des paysans qui en avaient fait leur domaine de subsistance. La plupart des fils de paysans voient leur avenir dans l’école où ils pensent devenir de futurs cadres au service de l’administration ou de la fonction publique. Dès lors, il n’existe aucune articulation entre l’enseignement reçu par les fils de paysans et l’activité traditionnelle de leurs parents (ils auraient pu être formés pour devenir des ingénieurs agricoles). Avoir un « vrai » travail suppose, pour le moins qu’on puisse dire, le fait d’occuper un poste administratif dans la fonction publique ou avoir un poste de direction. Ce rapport du citoyen lambda au travail est tellement inscrit dans ses schèmes de pensée qu’il a du mal à s’en départir.

Changer notre rapport au travail : L’équilibre entre l’otium et le negotium

Dans la tradition marxiste, le travail est souvent analysé sous forme d’exploitation et apparaît comme une aliénation. Dans le monde occidental le modèle de la rationalisation du travail a longtemps dominé les entreprises de telle sorte que l’homme qui travaille est différent de celui qui se consacre aux activités distractives, alors que dans le modèle traditionnel africain, travail et loisir sont souvent assimilés. C’est l’exemple des activités traditionnelles de subsistance comme le « soox ndieul » (un concept wolof qui signifie l’action de piler des céréales à l’aube). Cette activité est réservée aux femmes sénégalaises qui se retrouvent autour d’un mortier avec leurs pilons pour moudre des graines de céréales (mil, maïs etc.) à tour de rôle. Souvent accompagné de chants et de danse, le « soox ndieul », avec ses coups de mortier déchirant le silence ouaté de l’aube, avec le contrepoint de la réalité sonore des pilons, a tendance à disparaître de plus en plus, avec l’apparition des moulins à graines. Les activités ménagères ou champêtres sont également guidées par des chants ou des pas de danse, une manière pour les protagonistes, d’exulter leur autonomie dans le travail, sans subordination, sans la contrainte d’une tierce personne. Dans les marchés hebdomadaires, la culture de la danse accompagnée du tam-tam et du « taassou » est mêlée aux activités de vente.

Si certaines activités dites informelles servent à atténuer les chocs sociaux dans un pays caractérisé par le sous- emploi à outrance, le rapport de l’homo senegalensis à la vie peut considérablement être analysé par référence à l’otium : « l’otium est une conception de la vie selon laquelle ce qui est digne d’un homme libre, c’est consacrer son temps à la culture, les jeux, la politique, les informations, le discours, la rencontre amicale, l’organisation de fêtes et cérémonies, etc. » (Jacques Ellul, 1982).

Le travail perçu comme une activité de production et de transformation de la nature est ainsi contraire à « l’otium ». Opposé à une vision rationaliste, le travail, dans la conception traditionnelle et africaine (agriculture, élevage, pêche, activités ménagères), apparaît comme une forme d’affirmation et de libération de soi. Il ne devrait, en aucun cas, être conçu comme un moyen de domination, d’asservissement et de dépersonnalisation de l’individu. Cependant, en marginalisant ces activités traditionnelles, le salariat, autrement dit, le travail formel, a produit une forme d’otium à outrance plus perverti que le travail informel : l’assemblée nationale avec ses députés, des ministres conseillers, des organismes budgétivores, des conseillers d’État, certaines structures de la fonction publique où se développe un clientélisme politique. Pour beaucoup, le travail est perçu comme un facteur de valorisation de soi au détriment de l’idée d’être productif au service du collectif : le paraître et la jouissance sont les maitres mots qui caractérisent leur état d’âme. On est alors atteint par une maladie de la macrocéphalie administrative. Le budget de l’Etat est absorbé par cette masse laborieuse dont la majorité se meut dans l’otium, dans la jouissance et dans l’insouciance.

La vie de l’homo senegalensis ne doit, désormais être régie ni par une sorte d’otium à outrance encore moins un negotium (activités productives) à l’extrême. Sa vie doit être régie par un mélange d’otium et de negotium, de plein et un peu de vide pour laisser la place aux loisirs, au repos, afin qu’il puisse se ressourcer. Les ouvriers productifs doivent être plus valorisés que certains agents de service de l’État qui n’ont aucune conscience de la charge de leur mission dès l’instant que toutes les occasions sont bonnes pour en faire leurs choux gras. Pire encore, en pleine crise, comme des meutes qui se discutent une proie, ils se taillent la part du lion avec une logique de « tong-tong », tirent leur épingle du jeu tout en étant spectateur de la souffrance d’autrui.

Alors qu’en Allemagne le « facharbeiter » (l’ouvrier) peut s’appuyer sur une formation et sur ses compétences acquises pour devenir ingénieur, au Sénégal, un ouvrier, quel que soit son degré d’intelligence, restera toujours un ouvrier.  Un cadre diplômé, même s’il est improductif et nocif dans le monde du travail, restera toujours un cadre avec tous les avantages qui vont avec son statut. Ailleurs, c’est la compétence et la productivité, ici, c’est le népotisme, le clientélisme, l’esprit de clan, de classe et d’otium.

L’économie africaine, et particulièrement sénégalaise, décollera le jour où on parviendra à articuler les activités formelles et informelles, de faire le mariage entre l’industrie et l’artisanat, en appliquant les sciences de la technique et de la mécanique aux besoins locaux de ces activités dans le seul but de produire nos moyens d’existence pour sortir de la dépendance.

L’une des caractéristiques majeures par lesquelles on peut différencier l’homme de l’animal, c’est sa capacité à produire ses moyens d’existences. Tant que les africains n’auront pas la capacité de s’autodéterminer, de s’autogérer, de produire leurs besoins en consommation, bref de produire leurs moyens d’existence, ils seront toujours assimilés à des parasites, incapables de prendre leur autonomie, leur destin en main. Nous serons alors le réceptacle des produits de consommations fabriqués ailleurs pour le développement, le bien-être et la jouissance des peuples d’ailleurs. 

Rien à l’homme ne doit être plus important

Toute théorie économique qui vise à réduire l’être humain à sa simple fonctionnalité de productivité doit être révoquée. Et toute théorie ayant tendance à réduire l’être humain à un objet de consommateur de produit pour tirer profit et quelle que soit d’ailleurs la nature de ce produit, doit être dénoncée à cor et à cri.

Les théoriciens du courant marxiste dénoncent une forme d’aliénation lorsque l’être humain est réduit à sa simple fonctionnalité de travail. Il est privé de ses droits et de sa condition de vie humaine. Durkheim évoque cette idée dans l’analyse développée sur la division du travail : « Si la division du travail produit la solidarité, ce n’est pas seulement parce qu’elle fait de chaque individu un échangiste comme disent les économistes, c’est qu’elle crée entre les hommes tout un système de droit et de devoir qui les lient les uns aux autres d’une manière durable ». Il existe tout un code de conduite et de règlements à adopter dans les lieux de travail qui participent à forger l’identité des citoyens qui les intériorisent pour réglementer leurs rapports au travail. Cependant, pour ne pas chosifier le travailleur, il faudrait éviter d’être avec des gens sans être ensemble dans les lieux de travail, sans être liés par autre chose que le travail et les espaces communs. Il faudrait penser le travail avec une vision « socialisateur » et « intégrateur ».

Le travail est avant tout considéré du point de vue sociologique comme l’action en vertu de laquelle se tissent les principaux liens entre individus, c’est-à-dire l’interaction sociale qui les dote d’un statut de devoirs et de droits. Mais au-delà de la satisfaction matérielle et du bien-être qu’il procure, le travail joue un rôle de socialisation, d’intégration dans la vie sociale. En participant à l’équilibre et à la stabilité sociale, le travail renforce la sécurité individuelle par l’emploi fixe. Il brise les carcans de la dépendance financière en facilitant l’autonomie du citoyen. Ce dernier se construit par l’expérience de son travail en imprimant sa marque sur ses actions, sa capacité de faire, sa personnalité, bref son pouvoir.

Partant de là, les théories « économicides » qui réduisent l’économie à des données brutes, à des rapports de production, doivent désormais céder la place au sens du « care », notre capacité à prendre soin de l’humain. La question centrale qu’on doit se poser est la suivante : faut-il continuer à se connecter après le Covid-19 ? Samir Amin, admet que « la déconnexion pour les pays du Nord n’a de sens que dans la mesure où la société opte en faveur d’une amorce de transformation socialiste, laquelle se heurte à la contrainte du système mondial opérant par le biais de la « compétitivité ». Pour lui la déconnexion n’est pas synonyme d’autarcie, de retrait des échanges commerciaux, financiers et technologique. La déconnexion signifie : « organisation d’un système de critères de la rationalité des choix économiques fondé sur une loi de la valeur à base nationale et à contenu populaire, indépendant des critères de la rationalité économique tels qu’ils ressortent de la domination de la loi de la valeur capitaliste opérant à l’échelle mondiale ». (Samir Amin, 1980, p. 108). Pour se déconnecter, faudrait-il d’abord tirer les enseignements de l’échec des pays qui ont tenté de sortir de la connexion ?

Je ne finirai pas sans pour autant pointer un doigt accusateur aux autorités ayant pris une mesure pour interdire le rapatriement des dépouilles des sénégalais décédés à l’étranger pour cause du coronavirus. En dépit du bon sens, cette décision ne repose sur aucune base scientifique et les citoyens sont obligés de gravir leur calvaire en vivant cette situation comme une épée de Damoclès qui plane au-dessus de leurs têtes et, nonobstant le fait d’être les dindons de la farce, ils sont déjà des condamnés à morts provisoire, loin de leur patrie et de leur terre natale. Beaucoup d’immigrés vivent isolés de leurs familles, de leurs enfants qui sont restés au Sénégal. Loin de leur patrie, leur dernière volonté serait de voir leurs proches se recueillir sur leur tombe lorsqu’ils seront enterrés dans leur pays natal. Mais certaines autorités qui n’en ont cure du sort réservé aux ressortissants sénégalais, ne l’entendent pas de cette oreille. Même dans la mort ils sont discriminés, comme si les citoyens de la diaspora sont des parias, une greffe de la société sénégalaise. Quelle est la différence entre un citoyen qui meurt du coronavirus à Dakar et dont la dépouille serait transportée à Tambacounda pour son enterrement et l’acheminement à Dakar de la dépouille d’un citoyen mort du Covid-19 en Europe. Les deux dépouilles seront transportées dans des cercueils avec des mesures de précautions. Cette décision prise envers et contre tous, porte atteinte à la dignité de la personne. Elle est passée, sans coup férir, comme lettre à la poste puisque là où il n’y a plus de citoyens, on ne peut espérer avoir un État sérieux.

Dr El Hadji Séga GUEYE – Sociologue
Email : sgueye9@gmail.com


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Un commentaire

  1. Machallah Dr Guèye, tout est bien dit. Hélas pour nos dirigeants et les populations des pays dits pauvres comme le notre. Le secteur dit  » informel  » contribue à hauteur de 40 % du PIB du 🇸🇳 et à près de 90 % dans la création de l’emploi. Ce même secteur informel bien que marginalisé conttribue à la prospérité du pays et réduit par conséquent les inégalités sociales nées du salariat.

    Bravo pour ce travail.

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