Ne forcez pas notre compassion! (Par Lamine Niang)

Sermonnez, menacez et avertissez tant que vous voudrez, mais reconnaissez au citoyen oublié et au peuple méprisé le droit de ne pas compatir à la douleur momentanée du bourreau que vous avez représenté pour certains d’entre nous.

Vous semblez l’oublier mais nous, citoyens anonymes, nous levons chaque jour avec l’espoir que vous vous pencherez un instant sur notre sort collectif. Papa trime fort pour ramener la dépense quotidienne à la maison, maman rentre toujours avec ses poissons invendus et la petite soeur va reprendre une troisième fois son bac. C’est la désillusion permanente dans la maison mais on s’arme de patience et de foi et, n’eussent-été les rares envois d’argent mensuels du grand-frère, ce serait la catastrophe. Il a réussi à traverser l’Atlantique au prix d’un voyage périlleux ayant coûté la vie à beaucoup de jeunes du quartier. Vous nous voyez parler, marcher et respirer mais nous ne sommes en réalité que des zombies, car nous n’avons jamais connu le plaisir d’une vie décente sans peur du lendemain.

Au même moment, on m’apprend que toi que je suis censé pleurer, as toujours vécu dans le cercle restreint du pouvoir, tu n’as jamais manqué de rien. Tes femmes, tes enfants et tes proches ont toujours vécu dans l’abondance avec l’argent public. Nos impôts. Notre sueur. Notre sang. Sans le pouvoir, il n’est pas sûr que vous vous soyez enrichi comme vous l’avez été de votre vivant.

S’attrister sur le sort d’un défunt ne s’improvise pas. L’on verse naturellement des larmes pour celui avec lequel on a partagé un temps soit peu de proximité physique ou virtuelle. Celui avec lequel on a senti à un moment donné un lien, fut-il furtif, qui nous a unis. On ne pleure pas réellement sa personne, mais c’est le souvenir d’un acte humaniste posé ou d’une parole réconfortante reçue qui nous submerge de tristesse.

Si vous aviez réellement défendu nos intérêts communs au prix de votre vie, si vous aviez été sensibles à notre profonde pauvreté, si vous nous aviez traité comme vos semblables et non comme de vulgaires électeurs, le peuple entier serait dans les rues et sur Internet pour vous remercier de s’être occupé de lui, pour souligner l’utilité de votre œuvre terrestre afin d’améliorer son sort. Oui, le peuple est bien capable de rendre unanimement un hommage spontané et sincère à ses leaders qui l’ont traité avec amour, respect et empathie.

Quand vous avez assumé, sans contrainte, la lourde responsabilité publique d’améliorer nos conditions de vie, permettez, de votre vivant, comme de votre mort, que notre jugement sur votre personne soit d’abord guidé par le critère de notre progrès social. Au-dessus de nos coeurs que vous voulez contraindre à la compassion lorsque le malheur vous frappe réagit aussi un cerveau qui tourne continuellement pour trouver les moyens de vivre dignement et qui vous tient en partie responsables de son échec.

Pour vous, la vie s’arrête à votre dernier souffle, mais pour nous elle n’a jamais réellement commencé.

Puisque devant la mort nous sommes tous pareils, riches ou pauvres, on prie alors pour le repos en paix de l’âme de tous nos illustres et anonymes disparus.

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