Mens sana in corpore sano (Un esprit sain dans un corps sain).(Par Mohamed Diédhiou)

                                                                                                         

De toutes les décisions prises par le Président à l’occasion de son adresse à la Nation, celle qui me parait inopportune et inconcevable est la réouverture des classes ; une réouverture partielle car concernant les élèves en classe d’examen. Si l’urgence économique peut justifier l’allègement du couvre-feu et de la restriction des libertés, rien, par contre, ne peut justifier cette décision.

D’abord, il est important que l’on comprenne, sans être un oiseau de mauvais augure, que l’Ecole est potentiellement le futur vecteur de propagation de la maladie (Covid-19) comme l’est le marché ou tout autre lieu accueillant du public. Vouloir nous faire croire que la distanciation dans les classes suffit pour neutraliser voire minimiser les risques, c’est insulter l’intelligence mais surtout le vécu des Sénégalais. Car, nul n’ignore l’ambiance qui règne dans les cours de l’Ecole à la récréation comme à la descente. Combien d’élèves cheminent ensemble pour s’y rendre où pour regagner leurs domiciles à la descente ? L’écrasante majorité des élèves ne va pas à l’école en véhicule personnel. Dans sa Si longue lettre, Ramatoulaye n’a-t-elle pas rappelé à Aïssatou leur passé sur le chemin caillouteux de l’école coranique (Mariama Ba, Une si longue lettre). L’Ecole a ses réalités qu’on ne peut ignorer ou faire semblant d’ignorer.

Mais encore, il appert de ne point perdre de vue l’importance de spécifier les réalités scolaires selon les zones géographiques. Ce qui est valable dans une école du Plateau ou dans une école arrimée au programme français ne l’est pas forcément dans une école de la banlieue encore moins dans une école en milieu rural. Si au Plateau et dans certaines zones urbaines, les écoles sont clôturées, tel n’est pas le cas sur tout l’étendue du territoire national. Dès lors, aucun contrôle efficace ne peut être garanti. Le Plateau n’est pas Dakar et Dakar n’est pas le Sénégal. Ceci voudrait dire que rien ne garantit que les élèves appelés à reprendre le chemin de l’Ecole sauront véritablement agir avec toute la diligence requise pour ne pas contracter le virus. Le risque est là et il est réel. Et, en pareil cas, la sagesse suprême exige que l’on agisse avec précaution. En toute logique, là où les mosquées ne recevront qu’un nombre minimal de fidèles, les écoles devront tout simplement fermer leurs portes. S’y ajoute que la saison des pluies s’approche (si elle ne s’est pas déjà annoncée) notamment dans les régions du Sud- Est et du Sud-Ouest. Malheureusement, ce sont les régions où nous trouvons un nombre impressionnant d’abris provisoires. Il ne faudrait pas aussi occulter la désolante situation dans laquelle sont plongées nos écoles durant cette période.

De même, prétendre que les enfants et les jeunes dans l’ensemble ont un bon système immunitaire n’est sérieusement pas un argument convaincant. D’un point de vue sanitaire, certains portent en eux des pathologies qui les rendraient effectivement très vulnérables. Etre jeune n’est forcément pas synonyme d’un bon système immunitaire. Le Ministre en charge de l’Education nationale juge bon de dispenser les enseignants vivant avec des maladies chroniques. Alors, quelle solution réserve-t-il aux élèves qui sont dans la même situation que lesdits enseignants et qui sont en classe d’examen? De grâce, pitié ! Pas de mascarade ! Mais encore, les élèves en question n’habitent pas dans la rue. Ils proviennent des maisons où leurs parents peuvent être particulièrement sensibles au virus du fait de la vieillesse ou d’une ou plusieurs pathologies chroniques. Ce faisant, non seulement, cette décision expose les élèves et le personnel du corps enseignant mais par ricochet leurs familles. Que les élèves ne grandissent pas avec la lourde conscience d’avoir été la cause du décès d’un être tant aimé !

Ensuite, prétendre que l’autre population scolaire devra faire cours à la maison via un canal télévisé dédié parait tout aussi farfelu pour deux raisons :

Sous un angle pédagogique, cette décision souffre de pertinence. En effet, l’Ecole par excellence est un lieu d’interaction, d’échange et de partage. Or, cette plateforme ne satisfait pas correctement à ces exigences. Alors croyons-nous que les élèves assimileront les cours ? Je pense à cette équation des mathématiques dont la résolution nécessite une démonstration aussi minutieuse du pédagogue mais aussi de quelques élèves au tableau sous-tendue par une concentration maximale pour sa compréhension. Je pense à cet élève qui vient de démarrer le cycle fondamental (primaire) et dont la réussite est tributaire de la pédagogie, de la délicate attention voire de l’affection du maître. Par ailleurs, rien ne démontre à suffisance que le quantum horaire sera atteint.

Sous un ange social, l’idée s’accommode difficilement à nos réalités. En général, on ne trouve qu’une télévision dans une famille. En toute honnêteté, croyons-nous que les élèves auront le monopole ou la priorité de la télévision ? On ne s’aurait postuler une réponse affirmative à cette question sans émettre de sérieuses réserves compte tenu du faible niveau d’instruction dans nos familles. La solution est encore préoccupante car il y a des familles qui ne disposent pas d’une télévision. Il s’y ajoute le problème de l’accès à l’électricité soit du fait que la zone n’est pas électrifiée ou soit du fait des délestages. Dès lors, cette frange non négligeable de la population scolaire mais que l’on veut négliger pour ne pas dire sacrifier court le risque de sortir de l’année sans le niveau requis. D’ailleurs, rien ne justifie la solution de les clouer à la maison dès l’instant que la décision de reprendre les cours est arrêtée. L’examen en soi n’est pas un critère décisif en ce sens que le but ultime poursuivi dans l’enseignement est la maîtrise du programme et la culture. L’examen n’étant que le test de niveau qui certifie la maîtrise du programme. Et, sur point toutes les classes sont égales dignité. Alors, il ne faudrait pas que certains soient sacrifiés pour sauver les apparences.

Il est clair l’année invalide est à éviter autant que possible mais pas à ce prix. Ce faisant, le réaménagement du calendrier scolaire parait être une option raisonnable. Rien ne nous l’empêche. A moins que l’Etat soit tenu par l’obligation de résultat vis-à-vis des bailleurs internationaux d’autant plus que notre système éducatif est porté par ces derniers. Partant, se pose encore l’épineuse question de l’effectivité de notre souveraineté, de notre autonomie. D’ailleurs, c’est l’un des rares bienfaits du Covid-19 que de mettre à nu les limites de nos orientations stratégiques dans des secteurs vitaux. Que l’année reprenne au mois d’octobre eu égard aux informations qui nous sont fournies par le Président de la République ! Que le dernier trimestre de l’année soit utilisé en complément de l’année suspendue ! C’est une solution qui demande un grand sacrifice, c’est vrai. Néanmoins, elle est encore meilleure que celle de vouloir escamoter l’année scolaire. Avec d’inlassables efforts et une sainte volonté de tous les acteurs de l’éducation, les choses reviendront à la normale rapidement. L’Université l’a fait dans beaucoup de ses facultés pour des motifs moins graves. Alors, qu’est ce qui nous l’empêcherait à présent d’autant plus que nous connaissons un taux de transmission exponentiel et que notre système sanitaire est de plus en plus éprouvé ? Nous ne sommes pas dans la même situation que la France. Elle a, certes, fermé les écoles mais les cours se poursuivaient dans une large mesure. Or au Sénégal, tel un coup de massue, les cours ont été tout simplement suspendus. Le salut se trouve dans le réaménagement du calendrier scolaire. Il permettra non seulement de préserver la santé des acteurs et de leurs familles, en tout cas, de ne pas favoriser la chaine de transmission. Mais encore, il garantira aux élèves le niveau nécessaire à la poursuite de leur carrière à l’école et dans l’enseignement supérieur. L’éducation des enfants n’est guère à négliger. L’Ecole de la République est à sacraliser car elle est la seule capable d’assurer l’égalité des chances (Jules Ferry). Et, s’il est vrai qu’il faut pourvoir aux apprenants des maitres habiles (Luther), il est tout aussi évident qu’il faut les mettre dans les conditions optimales d’études. Celles-ci devant leur assurer sécurité et tranquillité d’esprit. Car comme le dit l’adage, « Mens sana in corpore sano » (Un esprit sain dans un corps sain).

 

Mohamed Diédhiou

Citoyen.

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