Litiges fonciers, une bombe à retardement

Devant le tollé qu’a suscité le différend foncier qui l’oppose aux populations de Ndengueler, le patron de SEDIMA a été contraint de convoquer une conférence de presse. Cependant M. NGOM a peu convaincu, aussi bien sur la forme que sur le fond. Ce fut une conférence de presse qui ressemblait plus à un publi-reportage destiné à polir l’image d’une entreprise et de son chef qu’à éclairer l’opinion.
Nous avons beaucoup d’estime pour M. NGOM, qui est à la tête d’une société leader dans son domaine et qui emploie des centaines de Sénégalais. Il doit même être encouragé pour la volonté qu’il a d’investir et de créer davantage d’emplois. Mais cette expansion économique ne doit pas se faire au détriment d’autres Sénégalais, qui, de surcroît, n’ont que quelques lopins de terre pour survivre.
Ce dernier litige en date constitue un autre drame sous nos yeux, car il y’en a eu d’autres au cours de ces dernières décennies. Ce que vivent les populations de Ndengueler s’est déjà produit dans beaucoup d’autres localités du pays comme Mbane, Diogo, Guéréo, Kaolack, Tivaouane Peul…
En septembre 2011 à Fanaye dans la vallée du fleuve, le conseil rural octroya 20.000 hectares de terre à des investisseurs italiens, sans même avoir consulté les populations pourtant au centre du projet agro-industriel. S’en suivirent de violentes manifestations où périrent deux personnes en plus de nombreux blessés.
À Balabougou, dans la commune de Nguéniène, 100 hectares ont été attribués à des privés pour un projet agricole. Une décision qui a provoqué la révolte des populations qui se sont affrontées avec gendarmes venus rétablir l’ordre. Ce qui donna lieu à des scènes d’intifada avec, à la clé, des blessés et des arrestations. À Guéréo les populations, sans en être informées, ont été spoliées de 52 hectares au profit du groupe hôtelier DECAMERON.
À Guédiawaye, à la cité Gadaye, les propriétaires de 253 maisons ont vu leurs constructions détruites, après dit-on, une décision de justice. Ces propriétaires (dont beaucoup de femmes) qui ont créé un collectif, ont été empêchés de manifester leur désarroi par les forces de l’ordre. La police est intervenue en les brutalisant avant de les embarquer manu militari.
On peut multiplier à l’envi ces exemples de spoliation suivis de scènes de détresse de pauvres populations laissées à elles-mêmes. Partout sur le littoral et les terres fertiles de l’intérieur du pays, le problème est le même. De gros bonnets ou des multinationales de l’agro-business se font attribuer de hectares de nos terres sous le prétexte d’investissements sur les zones concernées au profit des populations autochtones. Cependant la réalité est aux antipodes de ces belles professions de foi, car ces «investisseurs», une fois leur requête satisfaite, se comportent souvent autrement. Des terrains qui, au départ, étaient destinés à des activités agricoles ou industrielles ont fini par être morcelés pour des fins personnelles, ou vendus à des promoteurs immobiliers souvent véreux. Ce qui a conduit aujourd’hui à cette situation déplorable, où les seules victimes sont de pauvres paysans qui devaient pourtant être les premiers à être servis.
Dans ces affaires de spoliation de terres, au-delà des collectivités locales, le seul responsable demeure l’État, son chef en premier. La question est de savoir comment le chef de l’État peut-il signer un décret attribuant à une seule personne un titre foncier sur des centaines d’hectares, sans même que les populations soient informées. Selon une étude de l’institut IPAR (Initiative Prospective Agricole et Rurale) seuls 5% des terres du Sénégal sont immatriculés et appartiennent à l’État et à des tiers privés ; les 95 % restants appartiennent au domaine national. Pour une meilleure gestion du foncier, une commission fut créée, la Commission nationale de réforme foncière (CNRF), et confiée à Me Doudou Ndoye. Mais le juriste jeta l’éponge un an après sa nomination pour « manque de moyens ». Or, la question foncière au Sénégal est trop importante pour être laissée à la seule appréciation de l’État et des collectivités locales. Il faut une large concertation qui doit aboutir une réforme agraire inclusive qui tienne compte des droits de toutes les parties, mais surtout des plus démunis. Malheureusement comme c’est trop souvent le cas dans beaucoup de conflits, on sécurise les droits et les intérêts des plus forts au détriment des plus défavorisés. C’est ce qui a conduit à la bouleversante situation que vivent les pauvres paysans de Ndengueler.
Les différends fonciers qui se sont multipliés ces derniers temps constituent autant de bombes à retardement pour notre société. On ne peut pas ôter à des citoyens leur seul moyen de subsistance, quand déjà ils manquent de tout ; car le plus souvent dans ces villages les populations ne disposent d’aucune commodité : aucune présence visible de l’État, ni eau potable, ni électricité, ni structure de santé. Le peu d’infrastructures qu’on voit dans ces zones sont l’œuvre de quelque mécène ou des populations elles-mêmes.
Pendant ce temps des ministres possèdent des réserves privées de plusieurs hectares et, comble de provocation, s’y font transférer des gazelles oryx. Une espèce protégée qui est la propriété de l’État, donc de tous.
Le premier geste qui consiste à venir en aide à ces cultivateurs est de leur laisser leurs terres. C’est d’abord une question d’équité et de justice sociale synonyme de paix durable.
Mangue SENE PASTEF ROME

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