L’Etat du Sénégal, ses ressortissants en Chine (Wuhan) et le coronavirus.

A mon cher Guy Marius SAGNA

Dans une discussion récente (des jours avant la déclaration malencontreuse du Président de la République) sur la situation de nos compatriotes en Chine avec un ami, l’on est arrivé à une question : ceux qui ont le gouvernail de notre Etat ont-ils conscience de ce qu’est l’Etat ? Comment un chef d’Etat peut-il abandonner ses propres ressortissants en détresse ?

Dans le fond, le chef de l’Etat a dit cru, en nous regardant droit dans les yeux, ce qu’il en est de notre système de santé. Il s’agit, c’est clair maintenant, d’un système profondément malade atteint par le syndrome de la mal gouvernance qui mine le pays et dont la piètre qualité des plateaux techniques ainsi que les conditions de vie et de travail du personnel de la santé en sont les conséquences désastreuses. C’est dire que le secteur de la santé, lui-même, a besoin d’une thérapie d’urgence.

La déclaration du Chef de l’Etat, en sa qualité de Président de tous les Sénégalais, est inadmissible et révulse la conscience. Et, que nul ne nous dise que la logique aimerait qu’on laisse périr une personne pour en sauver dix. Encore que, notre morale négro-africaine sous-tendue par les « considérations élémentaires d’humanité », voudrait qu’on porte assistance à une personne en danger d’autant plus qu’elle est une des nôtres. Il en va de même dans le rapport transcendantal entre l’Etat et son national. Notre Etat ne peut se décharger de cette obligation à moins que ce ne soit une fuite de responsabilité en avant.

En droit, l’Etat a principalement trois compétences :

  • La compétence réelle : l’Etat est compétent et doit réagir lorsque ses intérêts vitaux sont menacés.
  • La compétence territoriale : L’Etat est compétent sur toute l’étendue de son territoire (air, terre, mer)
  • La compétence personnelle : L’Etat exerce sa compétence sur ses nationaux où qu’ils se trouvent (à l’intérieur comme à l’extérieur du territoire).

Sur le fondement de cette dernière déclinaison de la compétence de l’Etat, celui-ci a l’obligation de leur apporter aide et assistance. Il doit leur garantir paix et sécurité. C’est une obligation de veille permanente. D’ailleurs, dans son versant classique, ce qui est toujours vrai de nos jours, le droit international postulait que l’atteinte aux droits des ressortissants d’un Etat est une offense à cet Etat. Par une analogie, épurée de toute coquetterie juridique, l’on arrive exactement à la même conclusion. Si des Sénégalais sont en détresse, c’est l’Etat du Sénégal qui est en détresse en la personne de ses ressortissants. Il doit voler à leur secours. Le manquement à cette obligation ne peut se justifier si ce n’est qu’un aveu d’incapacité.

Cette déclaration est d’autant plus dangereuse et inquiétante car elle est symptomatique de la précarité de la situation des Sénégalais de l’extérieur. Ce qui se passe en Chine peut se produire dans n’importe quel autre Etat.

Nous terminerons par quelques mots. Si Nietzche en est arrivé à la conclusion que l’Etat est un monstre froid, Crawford en conclut qu’il est certes un monstre froid mais conscient de ses droits et, surtout, de ses obligations. Dommage que le nôtre semble se ghettoïser dans le premier registre.

Mohamed DIEDHIOU.
Chercheur en droit international public,
FSJP-UCAD.

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