Le « Goorjigen » d’hier est-il l’homosexuel d’aujourd’hui ?

Le mercredi passé, en faisant un cours sur l’idée de scénario et la censure, j’ai donné l’exemple (actualité oblige) d’un scénariste qui veut écrire sur la question de l’homosexualité, en l’abordant sous l’angle anthropologico-culturel.

Mon but était de donner un exemple sur un sujet d’actualité, certes ultra-sensible, pour illustrer la censure personnelle qui pourrait freiner la créativité, condition sine qua non pour aboutir à un chef-d’œuvre, rêve de tout artiste.

Lorsque j’ai commencé à expliquer que, jusqu’à une date récente, les Sénégalais cohabitaient avec les homosexuels (« góorjigen ») qui participaient activement aux activités les plus importantes comme le mariage, le baptême, etc., où ils jouaient un rôle primordial, un des étudiants me posa la question suivante :  » Monsieur, est-ce que vous êtes musulman « ?

Une question qui ne m’a pas du tout surpris, compte tenu de la façon de réagir de certains, dont des intellectuels, dans ce pays, sans même chercher à comprendre le fond de la pensée d’un locuteur.

Ma réponse a été très simple: « attends que je termine d’abord « !

En fait, je parlais de la censure personnelle (autocensure) et de ce qu’en disent les théoriciens du cinéma et de l’art en général.

Ce qui importe, ce sont les faits.

Sont-ils avérés ou pas?





En conséquence, ce que je suis ou crois importe peu dans une telle situation de communication.

J’explique ensuite que nos sociétés sénégalaises ont sécrété des homosexuels de renommée et que l’homosexualité (traduite par le terme « ngóorjigen » en wolof) a connu une période glorieuse au Sénégal.

Ceux qui se souviennent un peu de la fin des années 80, voire des années 90, connaissent la vie des homosexuels de l’époque, terme dont les correspondants en wolof et en poular (deux langues du Sénégal que je comprends) se traduisent littéralement par « homme-femme ».

L’homosexuel, celui qui était toléré et avait une place en société sénégalaise, serait donc un homme qui partage plusieurs caractéristiques avec la gent féminine.

Autrement dit, c’est un homme qui, pour une raison ou une autre (à ne pas négliger), adopte le comportement ou mène les activités d’une femme.

Il n’est pas forcément un « pratiquant » de rapports sexuels contre-natures, jusque-là punis par la loi sénégalaise.

On peut même le comparer à son pendant à sens inverse, le garçon manqué qui n’est pas encore classé dans la catégorie des lesbiennes.

Ainsi, ces « hommes-femmes » s’entendent beaucoup plus avec la gent féminine qu’ils/elles accompagnent et dont ils/elles partagent les caractéristiques, la gestuelle et les hobbies, surtout ceux relatifs aux soins corporels.

C’est exactement la même chose (mais en sens inverse) que les « garçons manqués » qui auraient pu être désignés par le terme « femmes-hommes ».

Dans cette perspective, l’homosexuel en société sénégalaise serait un efféminé, un homme parfois trop (bel/beau: bel homme) et qui, pour une raison ou une autre, n’a pas eu l’occasion de développer sa masculinité, dans une société où les clivages entre l’homme et la femme sont nets.

À ce manquement, à cette anomalie, la société trouvait un palliatif pour maintenir les personnes qui en sont victimes dans la communauté, en leur accordant des rôles comme l’animation des cérémonies traditionnelles.

Chez les Wolofs, il existe un autre terme « gooru mbootaay » pour préciser les hommes « efféminés » qui jouent des rôles assimilables à ceux d’une femme dans les cérémonies ou « mbootaay ».

Seulement, on a tendance, de plus en plus, à les désigner par le terme générique « goorjigen » et à les considérer comme tel.

D’ailleurs, ils ne manifestent plus leur présence dans les cérémonies ou se font très discrets ; ce qui n’était pas le cas auparavant.

On peut valablement dire que ceux-là sont toujours quelque part, en toute discrétion, dans notre société qui n’a aucune raison de cesser d’en sécréter.

Doit-on les distinguer des homosexuels au sens actuel du terme, autrement dit ceux qui s’inscrivent dans un vaste mouvement international appelé LGBT qui réclament les mêmes droits que les hétérosexuels ?

Vraisemblablement, la société sénégalaise, seule habilitée à répondre à cette question, rétorque par l’affirmative.

Cette attitude de la société sénégalaise peut être comprise comme une sorte de mise en garde contre de possibles récupérations (ce qui a commencé) de ces individus pour les intégrer dans cet élan d’universalisation de la légalisation de l’homosexualité, du lesbianisme et de leurs corollaires.

Il se trouve que cette démarche reposant sur la volonté d’imposer une civilisation dominatrice et expansionniste (qui a elle aussi subi les remous de la modernité à outrance, malgré la farouche résistance des partisans de l’éthique et de la morale), refuse aux autres peuples le droit de choisir leur propre voie.

Seulement, en luttant contre ces pratiques rejetées par quasiment toute la société sénégalaise, il convient d’éviter les amalgames qui pourraient conduire à une chasse aux sorcières indigne d’un pays doté de pouvoirs comme l’exécutif, le législatif et le judiciaire.

Une collègue m’a dit un jour que les homosexuels (« góorjigen ») ont commencé à avoir des problèmes avec la société sénégalaise depuis qu’ils se sont mis à réclamer des droits tels que celui de se marier légalement, de fonder un foyer, avec « toutes les commodités  » d’un couple ordinaire, etc.

Je pense que son analyse est pertinente.

Amadou Sow
FASTEF/ISAC/UCAD

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