La société sénégalaise et les stratégies de sortie de la crise face au Covid-19

Dans quelle société sommes-nous ?

Notre société est régie par un ensemble de codes sociaux, de règles, de normes et de croyances qui forment nos sentiments les plus intimes. Ces sentiments, ces croyances sont le reflet de notre culture et de notre éducation. Il en va de soi que le degré d’éducation d’un peuple se mesure par sa résilience, par sa capacité à supporter une crise sociale, voire une pandémie. L’apparition du Covid-19, en révélant la fragilité du système sanitaire, dévoile la nudité de la société sénégalaise dans toutes ses facettes. Les pauvres citoyens, pris au dépourvu par cette situation, débordent d’ingéniosité pour lutter invraisemblablement contre ce virus. Ne sachant pas par quel bout le prendre, ils partagent des informations dans les réseaux sociaux : du cafardage aux recettes les plus audacieuses. Chacun y va de sa sauce, de sa potion magique, pour présenter des solutions, un traitement contre ce virus :  ail, citron, ognon, banane, miel, gingembre, clous de girofles, feuilles de laurier, neem, vinaigre, piment, etc. Tout ça pour un virus qu’on ne peut même pas voir à l’œil nu !

Nous avons même vu, dans une vidéo, un faiseur d’almanach qui recommandait à ses adeptes de prendre un bain avec une eau imbibée de charbon noir, comme si le virus a peur du noir. En dépit du bon sens, certains vont aller jusqu’à nier l’existence de ce virus. D’autres pensent que le fait de marmonner quelques invocations recommandées par leurs marabouts, en égrenant leur chapelet, suffit pour se parer du virus. Le paradoxe c’est que même les imams ont peur du virus puisqu’ils ont déserté les mosquées. Cette situation inédite, ici décrite, en dit long sur le niveau d’éducation de ce peuple. L’éducation est l’âme d’une société. Par conséquent un peuple sans éducation c’est comme un être dépourvu d’âme. Prétendre développer un peuple sans éducation c’est vouloir développer un projet d’agriculture sans semences, ni plantation, piloté par des responsables dépourvus de raison. L’éducation et le développement sont naturellement les deux faces d’une même pièce de monnaie : l’un ne peut pas aller sans l’autre. Pour Joseph Ki-Zerbo, le développement « c’est par définition un processus, une création permanente, une autorégulation de la personne éduquée, c’est une lutte de libération ». Dans Eduquer ou périr, il défend l’idée d’une école liée à la production et non une école productrice de consommateurs passifs de biens (Cf. Ki-Zerbo, 2000).




Du point de vue religieux, les recettes ne manquent pas. C’est le comble de l’exaspération lorsque la solution miracle, nous dit-on, est de chercher un cheveu caché dans les pages du saint coran pour le tremper dans l’eau de bain. Comme si cela ne suffisait pas, certaines personnes expriment cette fâcheuse tendance à penser qu’il existerait des villes saintes auxquelles le virus n’aurait même pas accès. Dans son livre intitulé « Khidma : La vision politique de Cheikh Ahmadou Bamba – Essai sur les relations entre les mourides et le pouvoir politique au Sénégal, Abdoul Aziz Mbacké  (même si j’émets des réserves sur certains passages du livre), affirme que « l’étude de ces Enseignements et Signes du Seigneur démontre ainsi que l’affirmation de la bénédiction de Touba (qualifiée de ville sainte), celle des écrits de Cheikh A. Bamba ou d’autres éléments rattachés à sa personne ne contredit aucunement l’esprit du Coran, en tant que tel. Sachant toutefois que la présence de la Baraka en un lieu ou en une chose n’exclut point celle de certaines contingences terrestres et maux humains tout à fait naturels, à l’instar de la ka’ba qui, bien qu’étant pour les musulmans le foyer par excellence de la Baraka, constitua pourtant le temple de l’idolâtrie pendant des siècles, après la disparition de Abraham et de ses vertueux descendants » (éditions Majalis, 2010, p. 239). Donc on ne peut plus clair avec ces propos pour enlever toute équivoque concernant l’accès du Covid-19 à une ville qualifiée de « sainte ».

Nous avons expliqué dans un article récent que tous ceux qui tentent de dévoyer la religion de son véritable rôle se discréditent par une sorte d’infantilisation. D’ailleurs c’est ce qui conduisent des penseurs comme August Comte, lorsqu’ils sont confrontés aux problèmes religieux de leur époque, à théoriser le positivisme. En effet Comte considère que l’esprit humain, par nature, utilise, à la suite les uns des autres, ces trois états afin de penser : « théologien dans son enfance, métaphysicien dans sa jeunesse et physicien dans sa virilité ». L’état théologique serait le départ nécessaire de l’intelligence humaine, alors que l’état positif serait lui, l’état fixe et définitif de cette intelligence. Et l’état métaphysique serait juste une phase de transition nécessaire pour assurer le pont de l’une à l’autre. Bien que nous nous démarquions de cette pensée de Comte tout en rappelant que le but de la religion est d’affranchir les individus de la superstition et de la soumission à une divinité autre que le Créateur de l’univers, cependant la seule réflexion que nous pouvons tirer de cette doctrine est que si Auguste Comte aurait vécu au Sénégal, sa thèse risquerait d’être mille fois attestée par une sorte de supercherie et de folklore développées au nom de la religion et de la déraison absolue. Gare à ceux qui parlent de modèle social en s’appuyant sur une sorte d’angélisme religieux ou sur un dogme purement vindicatif, une substitution de l’obscurantisme par le modèle social hybride et exogène. En somme les citoyens feraient mieux d’une part, d’éviter de se lancer dans des interprétations fallacieuses de la religion, et d’autre part, de s’interdire de stigmatiser une communauté religieuse par un discours dangereux, vecteur de déstabilisation de la cohésion sociale.

L’annulation de la dette ?

Le président Macky Sall appelle à la suppression de la dette des pays pauvres envers le FMI et la Banque Mondiale. Par contre ces deux institutions appellent plutôt les créanciers bilatéraux à suspendre les paiements au titre de remboursement de la dette des pays pauvres : une sorte de moratoire. Selon Joseph Ki-Zerbo, « l’annulation de la dette n’est pas viable à long terme car on ne s’attaque pas à la cause, au système. La dette est la fille naturelle du pacte coloniale. En réalité, on confond la santé des africains avec celle des indicateurs. Comme si la santé du thermomètre passait avant celle du malade » (Cf. Recueil de textes introduit par Lazare Ki-Zerbo, CETIM, 2015). Le bon élève, le Sénégal, se félicite d’être bien noté par la banque la banque mondiale, par les organismes internationaux, « en gagnant même des points » avec le doing business, mais le paradoxe c’est qu’il fait partie des 25 pays les plus pauvres au monde. A quoi bon de se glorifier, d’être bon élève avec des critères taillés sur mesure ? C’est comme si dans une classe, un élève ayant obtenu une bonne note en écriture se classe, malgré tout, parmi les derniers si on considère l’ensemble des résultats des autres matières.

Il faudrait « un audit populaire de la dette » pour reprendre les termes d’Idriss Aberkane. Autrement dit, quel service public nous avons contre la dette, quel bien ?  A-t-elle un impact sur notre vie : santé, éducation, bien être, travail, etc. « La vraie démocratie, dit-il, n’est pas dans les urnes mais dans la dette ». Et pourtant certains pays africains acceptent docilement la dette au nom du peuple contre l’intérêt du peuple.

A qui profite réellement la dette ? Le témoignage fait par John Perkins est on ne peut plus édifiant. John Perkins se définit lui-même comme un ancien assassin financier et reconnaît l’existence de la « fonction » qui est légitimée par les grands argentiers.  Il est l’auteur de plusieurs ouvrages parmi lesquels : Les confessions d’un assassin financier, (Editions Alterre 2005). L’auteur affirme l’existence, dans la finance mondiale, de la surprenante fonction d’« assassin financier » qu’il a exercée pendant un moment de sa carrière professionnelle au profit des Etats-Unis d’Amérique : «  Notre métier s’apparente à celui d’un tueur de la mafia car le principe d’un prêté pour un rendu, la mafia et les gangsters l’appliquent depuis des siècles. Nous, nous agissons à très grande échelle avec des gouvernements, des pays et nous sommes plus professionnels. Nous opérons de différentes manières. Le plus souvent, l’assassin financier repère un pays qui possède des ressources que veulent nos entreprises et nous lui préparons un énorme prêt auprès de la Banque mondiale ou d’une organisation sœur. Mais l’argent ne part jamais vers ce pays. Il revient à nos propres sociétés qui lancent des projets d’infrastructures dans le pays. Cela profite à quelques gens très riches vivant dans le pays ainsi qu’à nos sociétés, mais ne favorise pas la majorité des habitants, trop pauvres. Or c’est eux qui héritent des dettes colossales, si élevées qu’ils ne peuvent les rembourser. Tant qu’ils s’échinent à rembourser, ils ne peuvent s’offrir un bon système médical ou éducatif. Et les assassins économiques leur disent : « vous nous devez beaucoup d’argent, vous ne pouvez payer vos dettes, donnez-nous une livre de votre chair. Vendez-nous votre pétrole au rabais, soutenez-nous lors du prochain vote crucial à l’ONU ou envoyez vos troupes en renfort en Irak par exemple. » C’est ainsi que nous avons réussi à créer cet empire. Car, le fait est que nous faisons les lois. Nous contrôlons la Banque Mondiale. Nous contrôlons le FMI. Nous contrôlons les Nations-Unies. Et ce que font les assassins économiques n’est pas illégal. Pousser des pays à s’endetter et leur exiger ensuite des faveurs, çà devrait être illégal, çà ne l’est pas ».

Installés dans une logique de dettes à laquelle ils ont énormément de mal à s’extirper, les pays pauvres dépendent de ce système qui ressemble à un cercle vicieux qui annihile toute capacité de maîtriser les finances nationales.


Penser à une souveraineté économique

« Ce que révèle cette pandémie c’est qu’il est des biens et services qui doivent être placés en dehors des lois du marché. Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner, notre cadre de vie au fond à d’autres, est une folie », affirme Emmanuel Macron dans son discours adressé à la nation daté du 12 mars 2020. Que dire des pays africains qui ont tout délégué à la France et se laissent aller facilement à l’indolence ?

Cette crise montre encore une fois les limites du néolibéralisme. Elle conduit à repenser l’idéologie des promoteurs de la mondialisation contre toute idée de souveraineté économique. Dans « Critique de la raison nègre », Achille Mbembé affirme que « l’idée du monde comme surface parcouru par des relations commerciales qui traverse les frontières des Etats et menacent de rendre obsolète leur souveraineté est, à bien des égards, contemporaine de la naissance du droit international, du droit civil, du droit cosmopolite dont la visée est de garantir « la paix perpétuelle ». L’idée moderne de la démocratie, tout comme le libéralisme lui-même, est donc inséparable du projet de planétarisation commerciale dont la plantation et la colonie représentent des chaînes nodales » (cf. Critique de la raison nègre, édition la découverte, 2015, p. 122). Tous les peuples qui sortent de l’emprise d’une torpeur induite par certains organismes internationaux, ont tellement compris les enjeux de l’heure qu’ils essayent de construire leur souveraineté économique, politique, monétaire, avant de se livrer aux autres. C’est l’exemple de la Chine qui a su surmonter l’épreuve du Covid-19 en s’appuyant sur ses propres ressources. Et cette crise nous aura appris que les pays occidentaux qui se bombait la torse et s’autoglorifiait de leur puissance technologique, de leur science, sont incapables de se prendre en charge en cas de crise, de pandémie. Continuerons-nous à les prendre pour modèles au détriment de nos capacités à s’autogérer, à construire un modèle de développement endogène ?

Alain Peyrefitte, dans son livre intitulé « Quand la chine s’éveillera, …le monde tremblera »,  faisait remarquer déjà que : « les occidentaux ont peine à comprendre que les Chinois les plus réticents à l’égard de Pékin, par exemple ceux qui vivent à Hong Kong, à Singapour ou en Indonésie, soient en complet accord avec lui sur la question nationale. A Honk Kong, un transfuge, pourtant lourdement atteint dans sa famille et dans sa chair par la dureté du régime, m’a déclaré : « Il n’existe probablement pas un Chinois, si durement qu’il ait souffert du communisme, qui préfèrerait le voir céder sa place à un régime soutenu par l’étranger » (Alain Peyrefitte, 1973).

Sortir de la crise ?

La meilleure manière de sortir de la crise est d’adopter une stratégie qui s’adapte à nos réalités sociales, culturelles et démographiques, en s’inspirant des méthodes qui marchent tout en évitant des solutions clés en mains, des recettes de prêt à porter. Il faudrait, entre autres :

  • Rassurer la population sur l’existence d’un traitement contre cette maladie afin de ne pas semer la panique en s’appuyant sur les thèses du Docteur Didier Raoult et celles du Docteur Valentin Agon au Bénin. Ce qui a le plus aggravé la crise c’est que la majorité des citoyens continuent de croire, jusqu’à présent, qu’il n’existe pas de traitement contre cette maladie. Le fait d’intérioriser cette « vérité » médiatique crée une psychose et installe une peur qui peut se résumer comme suit : « la médecine n’a pas de solution, donc débrouillez-vous ».
  • Développer une stratégie de contre-attaque pour « dominer » la maladie en ciblant les personnes les plus fragiles et les plus âgées, faire des tests, les isoler et les prendre en charge. Le premier décès au Sénégal lié au Covid-19 (Pape Diouf, paix à son âme) est une alerte.
  • Faire un retour d’expérience avec les médecins de la diaspora qui sont confrontés à cette situation dans leurs lieux de travail.
  • S’inspirer des stratégies qui ont porté leurs fruits : la Corée du Sud
  • Adopter la méthode du professeur Raoult ou celle du Docteur Valentin Agon pour parvenir à bout de la résistance de cette maladie : « diagnostique et traitement ». Cette approche prend le contrepied de la méthode de « confinement, maladie, cas sévère et hospitalisation ». La première est une stratégie d’attaque pour dominer la maladie et la seconde est une stratégie de passivité, d’où la différence de résultats entre Marseille et les autres régions de France.
  • Equiper les hôpitaux et les centres de soins en matériels adéquats le plus vite possible
  • Appuyer les associations et les mouvements de lutte contre le covid-19 et établir une transparence, une visibilité sur la collecte de l’argent et sur toutes les dépenses effectuées. Que chaque citoyen puisse suivre et contrôler sur internet l’ensemble des dépenses effectuées par l’Etat et par les organismes porteurs de projet de lutte contre le Covid-19.
  • Adopter une bonne communication avec le slogan : « Sortez de chez vous si vous êtes malade pour venir vous soigner » et bannir le slogan : « rester chez vous-même si vous avez les symptômes ».

Pour finir, le corona Virus ne doit pas être un prétexte pour passer sous silence les mauvais choix du président Macky Sall qui tente de redorer son blason d’or avec des audiences à tout va, comme si le palais est un « marché de mousseunté ». Partout, à travers le monde, les autorités Etatiques, ayant des coudées franches, pensent à renforcer leur système de santé, à équiper leurs hôpitaux, à corriger les anomalies, et pourtant Dieu sait que leur système de santé est mille fois meilleur que le nôtre. Quel investissement, quel projet a-t-on prévu pour rééquiper les hôpitaux à la sortie de la crise ? Ne devrait-on pas allouer un budget immédiat pour investir sur l’humain, en corrigeant le tir. Ceci explique clairement que le citoyen lambda, même s’il est confronté aux épreuves inhérentes à l’existence mortelle, est souvent livré à lui-même par une classe de politiciens véreux sans conscience aucune. Avec un taux de mortalité maternelle élevé (plus de 400 décès pour 100 000 naissances vivantes) et un déficit criard en personnel de santé (1 médecin pour 16 000 habitants), il est maintenant le temps de se pencher sur les vraies priorités. Il est désormais temps de rompre avec cette cénesthésie sociale ! Ce sentiment d’impuissance face aux injustices subies par la population.

C’est parce que les autorités ne se soignent pas dans leur propre pays qu’elles osent financer un projet de construction d’un stade à coût de 150 milliards en délaissant les hôpitaux comme des mouroirs. Le seul moyen de régler ce fléau c’est de faire voter un projet de loi qui interdirait aux autorités (ministres, députés, conseillers) et leurs familles de se faire soigner à l’étranger en cas de maladie. Elles seraient alors contraintes de construire des hôpitaux dignes de ce nom et de bien les équiper. Ce dit projet doit être porté par le peuple. Après cette phase, le personnel de la santé ne doit pas être en reste. Il doit être pris au sérieux en répondant à ses doléances. Il faudrait aussi jouer la carte de la transparence pour des médecins payés par l’Etat et qui auraient d’autres sources de revenus qui pourraient impacter leur métier. Rappelons qu’en France la loi « anti-cadeaux », un dispositif anti-corruption a été mis en place pour contrôler les avantages du corps médical : si la valeur unitaire des avantages excède 10 euros, ils doivent être publiés au titre de transparence et les sanctions peuvent aller jusqu’à 75000 euros d’amende en cas d’infraction.

Avec cette crise, il faut que les gouvernants aient conscience qu’une autre Afrique est possible. Il faut juste la faire advenir par nos propres ressources.

Dr El H. Séga GUEYE- Sociologue
Contact : sgueye9@gmail.com


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Un commentaire

  1. Belle analyse. Un diagnostic sans complaisance des problèmes qui empêche l’Afrique de provoquer son déclic économique, industriel.

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