La République sous le double regard de l’Œil de Caïn et de l’Œil du Cyclone

Indignation et Radicalisation

 »Indignez-vous », s’exclamait Stéphane Hessel en 2010, à travers un essai critique portant la même phrase de type impératif, et aux connotations à la fois lyrique et pathétique qui a servi de titre symbolique et provocateur à son brûlot.

L’indignation devient aujourd’hui, dans ce contexte de crises politiques, économiques, sanitaires et raciales, le foyer ardent de fermentation de toute attitude de résistance individuelle et de grogne populaire, le centre névralgique où se ressent l’impératif besoin de dire non; c’est le moule dans lequel se forgent la morale d’acier et la volonté de fer qui gouvernent la détermination du groupe se révoltant contre l’oppression, sous toutes ses formes; et dictent ses ambitions pour un mieux être social et moral.

Et s’il y’a un vocable qui ronge la pensée, ruine le langage et secoue la paix sociale, c’est bien celui de la radicalisation qui occupe sur le plateau du scrabble idéologique, la case du mot- compte- trible.  » Le concept de radicalisation, écrivait Pierre Rimbert, est le cheval de Troie des gens frustrés par la violence d’un système politique, religieux ou socio-économique contre lequel ils se révoltent. Mais ce concept se révèle leur tendon d’Achille pour servir de prétexte à l’aile dirigeante de réprimer la contestation et de dépeindre les opinions progressistes, non conventionnelles et insoumises à leur diktat comme dangereuses ».





Alors, la révolte populaire risque ainsi de résulter douloureusement, mais courageusement d’une indignation collective en réaction contre l’injustice sociale relative à une iniquité politique et administrative dans la gestion de la crise sanitaire dont la lame de fond sera une pression socio-économique qui frappe injustement et de plein fouet la frange la plus importante des populations. En effet, le prolongement itératif de l’État d’urgence et du couvre-feu commence à être perçu aux yeux de l’opinion, comme une aberration politique, voire une injustice sociale dont souffrent les peuples démunis qui se débattent tous les jours, dans les miasmes de la survie alimentaire et sociale.

Or, Montesquieu , philosophe des Lumières écrivait déjà dans  »L’esprit des lois » que la pire des injustices s’exerce dans l’ombre des lois et sous le manteau de la justice. Hyppolyte de Livry déplore, sous la même veine, que le plus horrible spectacle de la nature, et le plus vulgaire d’ailleurs, c’est de voir violer la justice sociale par celui-là même, préposé à la protéger. En attestent, de nos jours, les risques de violation flagrante des droits fondamentaux des peuples dont ceux à l’alimentation et ceux relatifs à la liberté de mouvement.

La révolte populaire devient ainsi une réaction chargée de vagues d’indignation collective contre le malaise existentiel dont souffrent injustement les plus démunis et dont les autorités politiques seraient indignement responsables.

Très souvent atteintes de l’effet Caligula et imbues d’un ego surdimensionné, nos autorités ont tendance, dans des circonstances d’intensité, à tirer la couverture sur elles, pour verser irréversiblement dans leurs activités favorites : promesses non tenues, justifications fallacieuses, mensonges démesurés, menaces de répression et de punition, bref, j’en passe. Elles oublient, en revanche, qu’un cadavre ambulant ne sent point un coup de poignard. Et  » le suicide est la dernière exigence de l’honneur », pour reprendre Senghor.

Et la presse dans cette circonstance?
Incapable d’informer juste et vrai, elle souffle sur les braises de la révolte et joue les notes dissonantes de la désinformation, la distorsion, la manipulation au grand dam de la vérité. Pourtant, le rôle de la presse était, autant de montrer les vraies raisons de l’indignation et la radiclisation des peuples que d’alerter les pouvoirs publics sur leurs incuries et manquements, au lieu de verser dans le sensationnel médiatique pour des intérêts pratiques.

Certes, la frénésie du pouvoir éprouve l’homme politique au point de l’avilir, le poussant ainsi à se braquer contre le peuple qui l’a pourtant porté au pinacle, mais celui-ci arrive à un stade d’indignation extrême où son honneur et sa dignité, bafouées et mises à rudes épreuves, se sent prêt à ruer dans les brancards en s’offrant au sacrifice suprême car  » ventre affamé n’a point d’ oreille », et  »il n’y a point d’ordre sans justice » déclarait aussi Albert Camus.
D’autre part, la politique de l’autruche, la stratégie du pourrissement et la technique du dilatoire devant les magmas de souffrances des populations qui ont toujours servi de modus operandi à nos régimes politiques finissent par raffiner l’âme des peuples à la révolte et à l’indignation.

Enfin, à la vérité de rappeler que ce brave et patient peuple avait systématiquement suspendu, du moins une partie de ses activités quotidiennes, sinon toutes ses préoccupations pour répondre, dès l’Aube de la guerre sanitaire déclarée contre la covid19, à l’appel du devoir citoyen autour de l’union sacrée décrétée par l’État, de par un sursaut patriotique, autant que l’ont, d’ailleurs manifesté loyalement, au prix d’énormes sacrifices, toutes les forces vives sauf les entrepreneurs politiques, affairistes et opportunistes qui ont muté le Coronavirus en coronapolitique et covidbusness contre la souffrance d’un peuple indigné et révolté. Pour y mettre fin, le pouvoir choisit les méthodes de répression dans la violence.

Alors, Le penseur Roger Garaudy déclarait en substance que la violence institutionnelle est la mère de toutes formes de violence: en légalisant et en perpétuant les différentes formes de domination, elle finit par enfanter la violence révolutionnaire qui, grandissant dans la volonté de les abolir, donne naissance à la violence répressive.

Par ailleurs, méditons sur cette pensée mythique de Platon: » Lorsque les pères s’habituent à laisser faire les enfants,
Lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles,
Lorsque les maitres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter,
Lorsque finalement les jeunes méprisent les lois parce qu’ils ne reconnaissent plus au-dessus d’eux
l’autorité de rien et de personne,
Alors, c’est là en toute beauté et en toute jeunesse le début de la tyrannie ».

Que de paradoxes, de faux et de mensonges dans ce pays !

Mansour Shamsdine Mbow
Professeur de Lettres et chroniqueur.

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Un commentaire

  1. Professeur, il y a trop de choses qui fâchent, trop de choses qui révoltent et vous avez remué le couteau dans toutes ces plaies. Se savoir gouverné par des incompétents est un sujet de révolte légitime. Savoir que ces dirigeants mediocres ne sont que des pantins à la solde des impérialistes est encore plus insupportable. Mais à quoi peut bien servir une révolte purement verbale ?
    Merci quand même de jouer ton rôle de lanceur d’alerte.

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