La monnaie unique de la CEDEAO, l’Eco, entrera-t-elle en vigueur en 2020 comme prévu et est-elle une alternative crédible au Franc CFA ?

L’Eco ne rentrera pas en vigueur en 2020…

Au sortir du sommet tenu le 29 Juin 2019 à Abuja, les chefs d’Etat de la CEDEAO ont adopté le nom « Eco » pour la future monnaie unique de la CEDEAO et ont maintenu l’horizon 2020 pour l’entrée en vigueur de cette monnaie unique censée parachever l’intégration économique ouest-africaine après l’instauration d’une zone de libre-échange et la mise en place d’une union douanière.

Il faut remonter aux années 80, précisément en 1983, pour retrouver le point de départ de ce projet de monnaie unique au sein de la CEDEAO. Depuis, l’entrée en vigueur de cette monnaie a été repoussée à 3 reprises. En effet, initialement prévue en 2003, l’échéance fut une première fois repoussée jusqu’en 2009, puis une deuxième fois jusqu’en fois 2015 avant d’être finalement fixée pour Juillet 2020. Ces multiples reports lui ont valu le sobriquet « serpent de mer ».

Aujourd’hui, à moins de 8 mois de l’entrée en vigueur prévue de l’Eco, les avis sont quasi-unanimes : un nouveau report est inéluctable.

Une condition sine qua none fixée aux pays souhaitant faire partie de la future zone monétaire est la satisfaction des critères dits de convergence :
– Dette publique inférieure à 70% du PIB ;
– Déficit budgétaire inférieur à 3% du PIB ;
– Taux d’inflation inférieur à 10% ;
– Réserves de change couvrant au moins 3 mois d’importation ;
– Etc.

A ce jour, très peu de pays remplissent ces critères. Selon la ministre des finances du Nigéria (plus grosse économie de la zone), seul le Togo remplirait les fameux critères de convergence. Dans son communiqué du 29 Juin 2019, la CEDEAO prône une adoption graduée. En d’autres termes, les pays qui rempliront les critères de convergence en 2020 adopteront l’Eco comme monnaie. Les autres suivront une fois qu’ils auront fait les efforts nécessaires pour satisfaire aux exigences. Mais quel sera donc le sort des pays de l’UEMOA qui n’auront pas rempli les critères de convergence ? Resteront-ils avec le Franc CFA ? Quelles règles régiront leurs relations avec les pays de l’UEMOA qui seront passés à l’Eco ?

Par ailleurs, les étapes les plus élémentaires de la mise en place d’une monnaie commune ne sont à ce jour pas franchies. Un traité d’union monétaire n’a pas encore été mis en place, les statuts de la future banque centrale ne sont pas clairement définis, les politiques économiques communes ne sont pas finalisées, une réglementation bancaire commune n’a pas encore été mise en place, la question de la gestion des réserves de change n’a pas encore été réglée. Les délais semblent donc très courts pour une mise en place sérieuse et organisée de l’Eco en 2020.

L’autre raison, qui est sans doute la plus préoccupante, est l’absence de volonté politique de la part des chefs d’Etat africains. Dans son communiqué, la CEDEAO a indiqué que l’Eco aurait un taux de change flexible par rapport à un panier de devises. Mais de retour d’une visite en France qui a eu lieu quelques jours après le sommet de la CEDEAO, le président ivoirien Alassane Dramane Ouattara a déclaré : « Le Franc CFA se porte bien. En 2020, le Franc CFA devenu Eco aura un taux de change fixe par rapport à l’Euro ». Cette déclaration qui prend complètement le contre-pied du communiqué de la CEDEAO est de nature à semer le doute sur la volonté des chefs d’Etat africains à rompre définitivement avec le Franc CFA et de nature à étayer la thèse selon laquelle le projet Eco serait un énième stratagème de la France pour non seulement maintenir les pays de l’UEMOA dans la soumission mais aussi pour étendre sa domination aux autres pays de la CEDEAO. Elle expose également au grand jour l’absence de consensus solide entre les différents chefs d’Etat de la CEDEAO.

Tout semble donc indiquer que l’entrée en vigueur de l’Eco n’est pas envisageable en 2020 et qu’un énième report est inévitable. Le sommet de la CEDEAO du 21 Décembre 2019 nous édifiera sans doute.

L’Eco n’est pas une alternative crédible au Franc CFA…

Longtemps rangé dans les tiroirs, le projet de monnaie unique a ressurgi ces dernières années à la faveur des contestations de plus en plus vives et vigoureuses contre le Franc CFA. Le communiqué de la CEDEAO a été bien accueilli par les populations. Mais certains experts considèrent, qu’en dépit de sa popularité, l’Eco dans sa forme envisagée n’est pas une alternative crédible au Franc CFA.

La solidarité budgétaire n’aura pas lieu dans la forme actuelle de l’Eco. Lorsqu’un pays se trouve économiquement en difficulté, il agit sur sa monnaie pour ajuster sa politique. Or, dans une union, un pays ne peut pas utiliser unilatéralement l’instrument monétaire pour redonner un souffle à son économie. Il faut donc des mécanismes de solidarité entre les pays composant l’union, ces mécanismes permettront de sauver les pays en difficulté. Cependant, dans une zone comme la CEDEAO où les disparités économiques et démographiques sont très fortes (le PIB du Nigéria pèse pour plus de 70% dans le PIB de la CEDEAO, sa population pour 50% de celle de la CEDEAO), il est difficile d’imaginer un mécanisme de solidarité opérant. Ainsi, dans la future zone monétaire de la CEDEAO, pour continuer à respecter les critères de convergence de l’union, tout pays en difficulté sera obligé de recourir à des politiques d’austérité (baisse des salaires, augmentation des impôts, suppression de postes de fonctionnaires etc.), ce qui contribue à l’appauvrissement des populations.
En outre, le cas de la Grèce nous exhorte à la prudence. Au plus fort de la crise grecque, plusieurs Etat de l’union européenne ont réclamé la sortie de la Grèce de la zone Euro. A quoi bon être dans une armée dans laquelle tout soldat en difficulté est abandonné, livré à son sort ?
En tout état cause, une monnaie commune inopérante gérée par les africains vaut toujours mieux qu’une monnaie commune gérée par un pays étranger.

Un fédéralise politique avant un fédéralisme économique…

Pour l’économiste Ndongo Samba SYLLA, avant d’envisager tout fédéralisme économique, il faut d’abord entreprendre et achever le fédéralisme politique. Pour lui, pour qu’une monnaie unique de la CEDEAO soit véritablement opérante, il faut une autorité politique fédérale au profit duquel les Etats consentiront à un abandon de souveraineté. Cette autorité gèrera un budget fédéral, définira les politiques économiques communes et viendra à la rescousse lorsqu’un Etat membre est en difficulté. Les Etats n’auront plus à s’endetter individuellement, l’autorité fédérale le fera à leur place. Dans son ouvrage Les leçons du pouvoir, l’ancien président de la république française François Hollande, constatant l’échec de la zone Euro, a déclaré : « Il y a autant d’unions européennes que de pays qui la constituent. Je propose une autre voie à la fois réaliste et ambitieuse ». La voie qu’il propose consiste à créer dans un premier temps une union politique entre la France et l’Allemagne, union qui s’ouvrira plus tard aux autres nations.

Ou alors une unité de compte commune…

Toujours selon Ndongo Samba SYLLA, si les Etats africains échouent à mettre en place un fédéralisme politique, une alternative résiderait en ce que chaque Etat détienne sa propre monnaie, ait sa propre banque centrale et qu’il soit créé une unité de compte commune, c’est-à-dire une monnaie qui servira de monnaie d’échange entre les Etats. Grâce à cette unité de compte commune, les échanges entre pays africains ne se feront plus en Dollars ou en Euro. Les pays pourront mettre en commun leurs réserves pour se soutenir mutuellement et ce sera peut-être là une première étape vers le fédéralisme budgétaire.

Aboubacry BA

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