De l’indépendance à la dépendance (Par Mangue Sène)

Dans « Les soleils des indépendances », Ahmadou Kourouma dresse un bilan peu élogieux des premières années d’indépendance d’un pays africain : « L’indépendance, dit le personnage principal du roman, ne m’a légué pour seul héritage qu’indigence et malheurs, la carte nationale d’identité et celle du parti unique ».

Au Sénégal il n’y a pas de parti unique. Nous avons même l’embarras du choix parmi une pléthore de partis politiques. Mais après soixante ans d’indépendance, beaucoup de citoyens ont des difficultés à avoir une carte d’identité (et d’électeur). Nous en avons fait l’amer constat lors de la dernière élection présidentielle. Un État qui est incapable d’assurer à ses citoyens une banale carte nationale d’identité, sera-t-il en mesure de les nourrir et de les soigner correctement ?

Pourtant à l’aube des indépendances, selon beaucoup de spécialistes, le Sénégal était au même niveau de développement que des pays comme la Corée du Sud, la Malaisie ou encore l’Indonésie. Comment expliquer le gap abyssal qui nous sépare, soixante années après, de ces pays dits émergents ? Qu’avons-nous fait de ces six décennies d’indépendance ?



L’Afrique peut brandir l’argument de l’esclavage et de la colonisation pour expliquer son retard économique. L’abomination de la traite négrière a duré quatre siècles et son impact économique, culturel et social sur le continent est considérable. Cependant l’esclavage n’a pas existé qu’en Afrique ; quant à la colonisation, rares sont les pays, à l’échelle de la planète, qui ont pu y échapper. Les véritables causes de la dépendance de l’Afrique et des Africains sont donc à chercher ailleurs.

« Et si l’Afrique refusait le développement ? » s’interrogeait Axelle Kabou dans un essai qui interpelle tous les Africains. Le développement, dit-elle, est d’abord un état d’esprit, une mentalité.

Pétrole, gaz, diamant, or, bauxite, platine, uranium, etc. l’Afrique détient, selon certaines estimations, 30% des réserves mondiales des ressources naturelles. Si nous sommes à la traîne et avons la réputation d’être d’éternels assistés, c’est bien la faute à une élite politique qui manque de patriotisme et de vision. Nous avons eu (et avons encore) des dirigeants incapables de penser et d’appliquer un modèle économique endogène, ancré dans nos réalités économiques, sociales et culturelles. Des dirigeants incapables de définir une politique industrielle de transformation de nos matières premières, avec des unités industrielles modernes et performantes.

Le Sénégal possède des ressources halieutiques inappréciables, et des produits agricoles en abondance. Mais une infime quantité est transformée sur place, tout le reste étant exporté à l’état brut. Une situation qui n’apporte aucune réponse au chômage endémique dans notre pays, tout en nous privant d’une importante valeur ajoutée. Le pouvoir en place n’a eu de cesse de ressasser que le Sénégal serait autosuffisant en riz en 2017 ; trois ans après on continue d’importer (à coups de milliards) la précieuse denrée, alors qu’il ne nous manque ni des terres cultivables, ni de l’eau, ni des bras valides pour assurer cette autosuffisance.

Le Niger est le quatrième producteur mondial d’uranium, mais il fait partie des pays les plus pauvres de la planète. L’uranium du Niger fait tourner les centrales nucléaires françaises, alors que la majorité des foyers nigériens n’ont pas accès à l’électricité. Il n’existe pas de malédiction des ressources naturelles, comme d’aucuns le soutiennent.

La malédiction est créée et entretenue par une élite qui fait de mauvais choix qui continuent d’enliser le continent dans le sous-développement et la dépendance. Il faut faire le choix courageux de rompre la « coopération » avec des institutions comme la Banque mondiale, le FMI, l’Union européenne et se tourner vers un partenariat sud-sud avec les pays d’Asie et d’Amérique latine. Repenser et concrétiser un panafricanisme basé sur un modèle de développement qui tienne compte des réalités et des potentialités économiques, sociales et culturelles.

« Aucun peuple sérieux ne peut prétendre se développer dans la culture et la langue d’autrui » nous apprenait Cheikh Anta DIOP. Il faut donc inverser l’ordre des priorités et investir dans la santé et surtout l’éducation, deux secteurs que personne ne viendra développer à notre place. Parce que personne n’a intérêt à le faire.

La priorité est de mettre en place un système éducatif avec des programmes adaptés à nos réalités. Développer et généraliser l’enseignement technique et professionnel afin de susciter des vocations. Le sous-développement et la pauvreté ne sont pas une fatalité. Quelques années après notre indépendance, on raconte qu’un homme, dépité, demanda au président Senghor quand finira l’indépendance. Et Senghor de lui répondre que l’indépendance ne finit jamais. Toutefois nous sommes en droit de poser cette question : quand est-ce que finira la dépendance. Car si l’indépendance « ne finit jamais », la dépendance, elle, peut et doit bien finir.

Le Brésil et le Mexique ont été colonisés respectivement par le Portugal et l’Espagne. Ils sont devenus, à force de travail, d’innovations et d’abnégation, des pays qui n’ont plus rien à envier à leurs anciens « bienfaiteurs ». Nous pouvons et devons suivre leur exemple.

Mangue SENE, Pastef-Les Patriotes Rome

Partager

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *