COVID-19 au Sénégal : une (mal)chance pour un nouveau départ ? (Par François BA)

L’heure n’est pas à la critique mais à l’union sacrée de la Nation nous dit-on… Oui, c’est vrai !

Mais cette période de confinement un peu partout dans le monde devra aussi nécessairement être le moment d’une introspection profonde et sincère, une prise de recul, une prise de conscience eu égard à ce qui n’a pas bien marché jusqu’ici… C’est incontestablement le moment propice de l’honnêteté intellectuelle.

Le Professeur Kako Nubukpo disait récemment dans le magazine Jeune Afrique que : « …Espérons que cette crise rappelle à l’Afrique que sous-traiter à d’autres les attributs de sa souveraineté économique est une erreur… ».

Oui, espérons en effet. Car comment pourrait-on comprendre que la vie au Sénégal reprenne son cours après cet épisode douloureux, comme si de rien n’était…

D’aucuns diront qu’après la tragédie du Bateau « Le Joola » en Septembre 2002, qui avait pourtant emporté près de 2000 vies, il ne s’en est fallu que de quelques semaines pour que les sénégalais redonnent libre cours à leur négligence criminelle dans les transports publics. Quelle résilience ! Il y a en effet de quoi être inquiet…

Négligence criminelle, les mots sont lâchés !

Et ces mots, pourtant déjà très forts, pourraient être accolés à d’autres non moins effroyables et qui traduisent le gouffre profond dans lequel le Sénégal se complaît depuis l’indépendance, comme : corruption, indiscipline, clientélisme, détournement de deniers publics, abus de pouvoir, incompétence, concussion, trafic d’influence, gabegie, prise illégale d’intérêts, détournement d’objectifs, et tant d’autres.

« Tous coupables » répliquait un ami. Oui, nous sommes disait-il, tous coupables d’avoir laissé s’installer et se pérenniser un système diabolique qui agit tel un monstre froid exposant au quotidien et sur tous les plans, la vie de chacun d’entre nous comme si cette dernière n’avait aucune espèce d’importance.


Le COVID-19, tel une bombe, vient confirmer ce jugement et nous mettre brutalement devant notre laxisme, nos erreurs, nos insuffisances, voire notre inconscience !

Beaucoup d’entre nous, citoyens sénégalais, n’ont-ils pas applaudi lors d’inaugurations théâtralisées d’infrastructures inachevées et financées à coups de milliers de milliards de francs CFA là où le bon sens exigeait l’inauguration d’hôpitaux de niveaux I et II qui auraient permis de relever de manière rapide et efficace le plateau technique médical du Sénégal ?

Serions-nous au même niveau de stress si en lieu et place de l’Arène Nationale, nous avions aujourd’hui un hôpital à 100 ou 150 milliards de francs CFA spécialisé en maladies infectieuses, équipé de 150 respirateurs artificiels et capable d’accueillir dans le même temps plus de 100 patients en situation grave ? Ou encore si nous avions utilisé cet argent pour équiper convenablement l’Hôpital Dalal Djamm, un bijou hospitalier déjà en place, ou encore pour sauver l’Hôpital NinéFécha qui, d’un objectif d’hôpital de niveau I est pitoyablement passé au rang de poste de santé ? 

La réponse est assurément non. Même si nous convenons tous qu’aucun système de santé dans le monde n’était préparé à faire face à une pandémie d’une telle ampleur.

Et la question qui suit logiquement est donc : quelles sont nos priorités ?

Devrons-nous attendre d’autres tragédies humaines pour comprendre qu’avec environ 4000 milliards CFA de budget par an sur les 7 dernières années, soit un total de 28 000 milliards et une dette extérieure de près de 9300 milliards à ce jour, nous aurions pu doter chacune des grandes régions du Sénégal d’un hôpital équipé d’unité de virologie, de centre d’hémodialyse, de scanners et d’IRM dignes de ce nom ?

Devrons-nous encore attendre une autre pandémie inédite pour comprendre qu’il est plus qu’urgent que les pays africains s’unissent, ne serait-ce que ponctuellement, pour créer un ou deux grands laboratoires pharmaceutiques de dimension internationale qui se pencheront sur les maladies et virus écumant chaque année, des centaines de milliers de vies africaines, tels que le paludisme, le virus Ebola, le VIH, etc. Ceci afin que les Africains ne soient plus à la merci des grands laboratoires occidentaux plus soucieux des intérêts économiques de leurs actionnaires que du nombre de vies humaines à sauver en Afrique ?

Devrons-nous encore attendre une autre catastrophe pour enfin comprendre que notre système éducatif est complètement aux abois et qu’en lieu et place d’un stade de 150 milliards, nous devons prioriser une solution pour les 6000 abris provisoires encore d’actualité en 2020 afin de respecter le droit constitutionnel à l’éducation de nos enfants ? Ou encore prioriser la mise en place de formations scientifiques pointues qui produiraient dans notre pays un grand nombre de laborantins et épidémiologistes capables de gérer et de confiner rapidement et efficacement des pandémies comme celle que nous vivons à l’heure actuelle avec tout l’équipement adéquat et en toute autonomie ?

Combien de décennies devrons-nous mettre à comprendre qu’une gestion budgétaire vertueuse voudrait que nos maigres ressources soient orientées vers des projets à impacts sociaux forts, bénéfiques pour les populations et les entreprises nationales, et non à des projets à la rentabilité douteuse toujours exécutés à la va-vite avant les élections et sur fond de scandales de gré à gré et de surfacturation ?

Combien de décennies encore mettrons-nous à comprendre que notre liberté et notre souveraineté sont des notions non négociables et que nous devons enfin oser être maîtres de notre destin ?

Oui, sous-traiter les attributs de sa souveraineté économique est une erreur, disait le Professeur Nubukpo. Mais au-delà du seul aspect économique, il est temps pour un nouveau départ, il est temps que nous prenions notre véritable indépendance. Pas que nous la demandions passivement, que nous la prenions et par tous les moyens nécessaires comme disait Malcom !

Avec le COVID-19, « Alea jacta est » comme disait Jules César, le sort en est jeté, car il y aura fatalement un jour d’Avant et un jour d’Après. Et ce jour-là, le bilan de la négligence criminelle risque d’être très lourd…

Le Sénégal et l’Afrique sauront-ils saisir cette (mal)chance ?

François BA


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