Autopsie d’une certaine démocratie (Par Dr EL Hadji Séga GUEYE)

Cultiver le sens de la critique et du changement dans une démocratie

Le changement, s’il n’est pas conçu comme un simple slogan vide et creux, est caractérisé par une période de doutes, d’incertitudes et de désorientation. L’intelligence politique consisterait tout bonnement à adapter sa vision aux exigences nouvelles d’une société qui se veut plus juste. Les contradictions, les alertes, les critiques, sont les moteurs d’une révolution, d’un renouvellement de tout système qui se veut évolutif, démocratique. Un projet de société ne peut être fécond que lorsqu’il s’appuie sur les critiques de ses membres pour se reproduire, pour être novateur. Le rôle d’une organisation politique est d’agir de telle sorte que les conflits et les problèmes puissent contenir des solutions, afin de transformer ses faiblesses en atouts et ses failles en opportunités. Cependant, il importe, pour un bon démocrate, d’apprendre à cultiver le sens de l’écoute.

S’écouter et savoir écouter les autres : la dialectique entre l’écoute et la critique

L’écoute s’acquiert par l’apprentissage. Il n’est pas facile de se doter de cette faculté, car développer l’écoute suppose de s’abstenir de parler à la cantonade, de s’imposer un silence à soi-même et de taire ses idées préconçues, ses conflits internes, ses pulsions antagonistes et ses représentations, dans son for intérieur. Loin de battre la chamade, l’écoute s’acquiert par le silence. Le développement du silence est, lui-même, un travail sur soi qui implique de s’astreindre à une posture de distanciation pour dialoguer avec son contradicteur. Le silence permet, avant tout, de dialoguer avec son intérieur, de se réconcilier avec sa pureté, avec l’essence de son être, avant même d’entrer en dialogue avec autrui.

Le jugement, le préjugement, les idées reçues et préconçues obstruent le silence lorsque l’individu est habité par l’aveuglement de sa propre « vérité », de sa propre « raison ». Les idées préconçues exercent une contrainte, et deviennent une force coercitive qui s’impose à nous, en orientant nos actions, nos manières d’agir, de réagir, de telle sorte qu’elles nous mènent à préparer nos réponses toutes faites avant même que notre interlocuteur ait fini de parler.

Un intellectuel patriote, doué de bon sens, ferme sur ses étriers, est censé toujours être à l’affût des preuves au risque de baser son argumentaire sur des ouï dire, de discutailler à bâtons rompus et de forger ses convictions sur des sujets sur lesquels sa compétence fait défaut. Le bon sens le conduirait tout bonnement à être autant critique, autant chercher la vérité envers et contre ses propres idées et convictions. Pour avoir voix au chapitre, il importe de tester constamment ses convictions et certitudes par l’épreuve des faits et des arguments contradictoires. Prendre de la hauteur et voler bien haut dans le firmament de ses idées, suppose, avant tout, de sortir des sentiers battus, de s’extraire d’un jeu de ping-pong qui consiste à renvoyer mot pour mot et maux contre maux.





Mise à la loupe d’une certaine conception de la démocratie dans le champ politique

La démocratie suppose, primo, le fait d’appartenir à une société politique, de fonder un système d’entités décisionnelles où les gouvernés éprouvent de l’intérêt pour les gouvernants. L’affaiblissement de la démocratie apparaît le plus souvent dans une société où la citoyenneté est vainement marquée par une coloration clanique. En outre, l’esprit d’appartenance à un groupe est plus mis en avant que les questions nationales. L’intérêt commun de la nation serait en ce sens, un concept valise, spéculatif et chimérique, piétiné et galvaudé à la fois, au profit de la malveillance de cet esprit claniste. Secundo, l’existence des velléités d’une société politique doit être portée sur les fonts baptismaux de la liberté du citoyen, celle-là même, qui se caractérise par le fait de s’affranchir à toutes les forces ayant tendance à nous réduire à l’état de composante de leur propre désir : qu’il soit un pouvoir, un ordre injuste, un système ou une organisation. Se battre contre cet ordre injuste, faire éruption de notre colère, c’est exprimer notre existence en manifestant le sens de notre vie. Tertio, on ne peut parler de démocratie lorsque l’expression de la souveraineté populaire perdue est à chercher dans les méandres des vicissitudes de la société politique, à l’instar des enfants dont l’attention est orientée vers la terre pour fouiller et retrouver les œufs de paques cachés au fonds du jardin. La notion de démocratie recouvre des conceptions et des sensibilités différentes et/ou complémentaires. Nous pouvons dégager trois grandes tendances dans l’analyse de la notion de démocratie :

1/ Le théorème du jury de Condorcet cherche à découvrir, par des probabilités, le plus grand nombre de votants pour se rapprocher de la bonne décision (Condorcet, 1785). En dépit de résultats encourageants, le théorème du jury de Condorcet n’offre pas une explication particulièrement éclairante des pouvoirs épistémiques de la démocratie (Frega, 2015). C’est le problème de l’homogénéité qui pose soucis dans le théorème de Condorcet. En effet, dans cette théorie, c’est le principe du nombre qui est mis en avant sans chercher la diversité, ce qui explique qu’un groupe homogène de votants, qui forme en son sein une conscience collective, peut facilement faire basculer la balance. Or, la démocratie ne repose pas seulement sur l’apologie du nombre et des lois, mais surtout, sur une culture éthique et politique.

Ce théorème, inspirateur des démocraties modernes, souffre, entre autres, de deux problèmes majeurs. D’abord en démocratie, c’est le principe de la diversité qui doit être mis en avant : diversité de classes sociales, d’origine, de besoins, de catégories sociales de travailleurs ; ce qui est absent dans ce théorème. Cette prise en compte de la diversité aura permis de penser à une meilleure redistribution des ressources, une prise en compte des besoins des populations dans les politiques publiques.

En plus, il existe des situations où, des majorités manipulées, transformées en de véritables marionnettes, s’accordent sur des mesures inefficaces sans aucune vision prospective, sans aucune expertise en la matière. La ratification d’une convention entre le Sénégal et le Luxembourg est un exemple patent. L’Assemblée nationale, lors du vote de la loi n°2018/08, autorise le Président de la République à ratifier la convention entre le Gouvernement de la République du Sénégal et le Gouvernement du Grand-Duché de Luxembourg pour l’élimination de la double imposition et la prévention de l’évasion fiscale en matière d’impôts sur le revenu.

Et pourtant, le 15 février 2018, un député, Ousmane Sonko, alerte l’Exécutif et l’Assemblée Nationale sur le danger de signer des conventions de « non double imposition » qui lieraient le Sénégal à des pays avec statut de paradis fiscaux (Ile Maurice, Luxembourg) : « Nous avions, à cette occasion, soulevé le risque encouru par l’État, du fait des entreprises évoluant dans le secteur pétrolier notamment. C’est le cas de Petro-Tim Ltd et Petro Asia New Co qui sont tous les deux domiciliés aux Iles Caïmans sous les matricules 265741 et 270031. Malgré notre insistance, la majorité mécanique s’est empressée d’adopter sans réserve le projet de loi le même jour, certains élus allant même jusqu’à féliciter l’ex Ministre de l’Économie, des Finances et du Plan d’avoir « décroché » une convention avec un « paradis » fiscal ! », affirme-t-il.

Que le Luxembourg soit qualifié ou pas de pays à statut de paradis fiscal, ce qui doit attirer notre attention, c’est le fait que ce pays observe « une baisse de taux global d’imposition des entreprises ».

Lorsque démocratie rime avec la logique du nombre et lorsque qu’elle est dévoyée de son véritable sens, elle devient, elle-même, une tyrannie de la majorité. S’inscrivant dans cette logique, Alexis de Tocqueville, l’auteur du livre « De la démocratie en Amérique » disait : « J’aime avec passion la liberté, la légalité, le respect des droits mais non la démocratie ». Nonobstant le principe de la majorité, les promoteurs du théorème des atouts de la diversité s’insurgent contre la conception de Condorcet, laquelle conception pourrait conduire à un despotisme démocratique. Il y a alors des circonstances où le consensus ne devient qu’un leurre. Ce que nous qualifions de la logique du spectre ou du simulacre : mettre en avant la logique du nombre pour sauver l’illusion et les apparences afin d’éviter les conflits.

 2/ Le TAD (Théorème des Atouts de la Diversité), en réaction contre le modèle inspiré de Condorcet, met en avant la diversité des points de vue et des intérêts. Il soutient d’abord que la démocratie, qui permet à tout un chacun d’avoir son mot à dire dans la résolution collective des problèmes, est supérieure à la technocratie, le gouvernement des experts, d’un point de vue épistémique. Il est plausible de supposer que les gouvernements autocratiques peuvent résoudre certains problèmes relativement simples aussi bien que les gouvernements démocratiques – comme arrêter les meurtriers. Cependant, on attendrait des gouvernements autocratiques une moins bonne performance que les gouvernements démocratiques lorsque les problèmes et leurs solutions sont complexes, avec des effets à la distribution asymétrique, et donc une information sur ces effets elle aussi asymétrique. (CF. Roberto Frega , 2015).

3/ L’expérimentalisme de John Dewey, se situant dans une logique pragmatiste, se pose comme théorie intermédiaire en s’appuyant sur les aspects déjà évoqués tout en prenant en compte d’autres facteurs. La description expérimentaliste de la démocratie de John Dewey prend en compte l’expérience, la diversité, la technicité et la complexité des problèmes ainsi que la prise en compte du dynamisme des retours des opinions. C’est ainsi, une invite à repenser les modèles de démocratie basés sur une idéologie du « nombrisme » (barbarisme que nous avons créé en faisant allusion à l’apologie du nombre : celui qui a le plus grand nombre de…).

Au nom de l’idéologie du « nombrisme » on fait voter des lois contre des principes de justice. C’est au nom de cette même idéologie qu’on fait régner un pouvoir autoritaire sous l’égide de la majorité. Le pire ennemi de la démocratie est un pouvoir autoritaire. Il n’existe pas de pouvoir sans peuple. Pourtant, tous ceux qui veulent s’éterniser au pouvoir le font en méprisant leur peuple. Tout régime entretenant son peuple par le mépris, la tromperie, la querelle et le mensonge finira tôt ou tard par être balayé par la vindicte populaire.

Le modèle développé par John Dewey, quoique séduisant, ne doit pas nous faire basculer vers une sorte de démocratie élitiste. De la même manière, la démocratie du « nombrisme » telle qu’appliquée dans la plupart des pays africains fait penser que « l’égalité » conduit au despotisme par l’entremise de la dictature du nombre.

Le contrôle du pouvoir exercé par des lobbys pour asseoir leur intérêt, en accumulant des ressources économiques du pays, en imposant leur choix aux citoyens, réduit ces honnêtes gens à l’état de composante de leur propre système. Lorsque dans une société, des intellectuels sans patriotisme, des politiciens véreux, des journalistes corrompus, des avocats sans mœurs, bref ; des âmes basses vénales se font les apôtres de la justice au profit de la grégarité de leurs désirs, il en va de soi que cette société est, elle-même, condamnée à marcher à reculons.

La transformation d’une société juste s’explique par le processus d’égalisation des conditions, c’est-à-dire le développement de l’égalité politique et juridique, de l’égalité socioéconomique et de l’égalité culturelle. Une génération de jeunes patriotes qui s’engage dans la lutte pour promouvoir cette égalité des conditions, ne devrait surtout pas croire détenir une science infuse en se dispensant de ne rien approfondir, de ne rien renouveler… Ce dogmatisme nous éviterait juste d’être bouché à l’émeri, dans un contexte politique où seule l’intelligence collective permet d’avancer vers un objectif commun.

Dr EL Hadji Séga GUEYE
Sociologue




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