ÉPISODE 3 : La mémoire, l’intégrité et la rupture
Dans l’épisode précédent…
Nous avons interrogé le pouvoir du décret, la dépendance à une fonction et la manière dont la contrainte peut mettre les convictions à l’épreuve.
Une autre question se pose alors : que se passe-t-il lorsque la loyauté envers celui qui nomme commence à prendre le dessus sur la compétence, la mission et les principes ?
Le danger de la loyauté personnelle
Si un responsable comprend que ses résultats ne suffisent plus à garantir son maintien en fonction, mais que son positionnement politique peut déterminer son avenir, alors
quelque chose de profond se dérègle. La fonction publique perd une partie de sa valeur morale.
La compétence risque de passer au second plan. La fidélité à une personne peut prendre le dessus sur l’engagement au service d’une mission. Peu à peu, chacun peut apprendre
à regarder moins ce qui est juste que ce que souhaite celui qui tient le stylo. C’est ainsi que naît le « oui, oui, Monsieur le Président ».
Celui qui ne questionne plus finit par ne plus contredire. Il défend avant même d’avoir réfléchi. Chaque décision devient une réussite, chaque difficulté une victoire. À force, il peut même finir par confondre le service de l’État avec la fidélité à celui qui l’a nommé.
Est-ce cela que nous voulions ?
Après toutes ces années de combat, voulions-nous simplement remplacer les hommes ?
Ou voulions-nous réellement changer les mécanismes ? Car il existe une différence immense entre prendre le pouvoir et transformer l’exercice du pouvoir.
Ne pas reproduire ce que nous combattions
Nous avons combattu un système où l’appartenance politique ouvrait des portes et l’absence de loyauté les fermait. Si nous reproduisons demain ces mêmes mécanismes
avec d’autres personnes, qu’aurons-nous réellement changé ? C’est ici que notre mémoire collective doit nous servir de boussole.
Les martyrs ne sont pas morts pour que nous apprenions simplement à mieux distribuer les postes. Les militants n’ont pas affronté les arrestations et les violences pour que la fonction publique devienne un espace où l’on récompense la fidélité personnelle. Les familles qui ont perdu les leurs n’ont pas payé un tel prix pour que nous devenions, à notre
tour, prisonniers du prestige des fonctions.
La rupture ne peut donc pas être une simple affaire de personnes. Elle doit être une affaire de principes. Car changer les hommes sans changer les mécanismes, ce n’est pas nécessairement changer le système.
La mémoire comme boussole
Il faut aussi être honnête avec nous-mêmes. Il serait trop facile de parler uniquement de trahison. Derrière chaque décision individuelle, il peut y avoir une réalité humaine :
l’ambition, l’opportunisme, mais aussi la peur. La peur de perdre son salaire, de ne plus pouvoir subvenir aux besoins de sa famille, de perdre son statut.
C’est précisément pour cela que la question de l’intégrité est essentielle. La dignité n’a de sens que lorsqu’elle coûte quelque chose. La probité ne se révèle que lorsqu’elle est mise à l’épreuve. Et une conviction ne prend toute sa valeur que lorsqu’elle résiste à la tentation de l’abandonner.
Notre mémoire collective ne doit pas servir à condamner systématiquement celui qui change d’opinion. Elle doit plutôt nous rappeler pourquoi nous étions là. Pourquoi nous avons combattu. Pourquoi nous avons accepté, en dix jours, de faire campagne pour un homme que certains d’entre nous connaissaient à peine. Pourquoi nous avons demandé au peuple sénégalais de lui faire confiance.
Parce que nous pensions qu’au-delà des hommes, il y avait un projet. Et qu’un projet politique ne peut survivre que si ses principes survivent à ceux qui exercent le pouvoir.
Alors, où est-ce que vous vous situez?
Je ne veux pas terminer cet article par une condamnation. Je préfère le terminer par des questions.
Que vaut une conviction lorsqu’elle disparaît dès que la fonction est menacée ? Que vaut une nomination si elle exige en retour le silence ? Que vaut la compétence lorsqu’elle doit
s’incliner devant l’appartenance politique ?
Peut-on réellement parler de rupture si les mécanismes de dépendance restent les mêmes ? Peut-on construire une nouvelle République avec les réflexes que nous dénoncions hier ? Et surtout, que restera-t-il de notre mémoire collective si nous acceptons aujourd’hui ce que nous combattions hier ?
Le pouvoir passe. Les postes passent. Les titres passent. Les décrets passent. Mais ce que nous avons été dans les moments difficiles demeure.
Le stylo présidentiel peut vous donner un poste. Il peut aussi vous le retirer. Mais il ne devrait jamais avoir le pouvoir de vous retirer votre dignité.
Car, au fond, la véritable question n’est peut-être pas de savoir qui a été nommé ou qui a été démis. Elle est de savoir ce que nous sommes prêts à sacrifier pour conserver ce que nous avons.
Lorsque le poste est en jeu, lorsque le salaire est menacé, lorsque le pouvoir vous demande de choisir, que reste-t-il de nos convictions ?
La sécurité ou la dignité ? Le privilège ou l’intégrité ? Le silence ou la liberté ? Le poste ou les principes ?
Parce que c’est souvent sous forte contrainte que notre nature brute se révèle. Alors, où est-ce que vous vous situez ?
FIN
Mohamed NDIAYE, Coordonnateur Adjoint Pastef Normandie
RELIRE LES ÉPISODE 1 et 2











