« Exclus du système éducatif », arrêtez de vous « défoncer », l’arène nationale vous sauve !

« Provocateur », « irrévérencieux », « pas politiquement correct » … une longue liste de critiques qui s’élèveront certainement pour dénoncer – à juste titre ou pas – l’intitulé de notre contribution.

Pour autant, il s’agit d’un choix mûrement réfléchi. En effet le terme est tiré du Bulletin d’informations de la Ville de Pikine publié courant juillet 2016. Comme une grande partie d’entre vous, nous avons tenté de comprendre le choix du gouvernement et des autorités de la ville de Pikine quant à la réalisation de cet imposant et onéreux ouvrage.

Le Bulletin susvisé nous offre un surprenant début de réponse. En effet, nous apprenons que l’édifice serait construit pour permettre aux licenciés de la lutte qui s’entraînent « matin midi, et soir [en] se défonçant [souligné par nos soins] sur les dunes de sable, sur les plages jusqu’à des heures avancées de la nuit » de disposer d’un lieu pouvant accueillir les grandes compétitions.

L’article s’applique aussi à préciser le profil de ces jeunes. Il s’agirait « des recalés du système éducatif », ou de jeunes issus de « l’exode rural » et qui rechercheraient parallèlement une formation « dans la menuiserie ».

Il est peut-être utile de préciser ici que malgré l’absence d’un stade fonctionnel « moderne et de dernière génération » – expression en vogue les « six dernières années – nos lutteurs ont quand même pu être couronnés à différentes compétitions continentales et internationales ces dernières années.

Pour en revenir au bulletin d’information, il nous donne une autre justification, et non pas la moindre : la lutte permettrait aux jeunes d’obtenir plus facilement un visa (ce prétendu graal inventé par l’occident, que l’on ne cesse d’agiter au nez et à la barbe des sénégalais) là où d’autres « disparaissent en mer du fait d’une tentative d’immigration clandestine ».

Enfin, toujours selon la ville de Pikine, la lutte permettrait aux jeunes « de sortir de l’ordinaire » en conduisant « des bolides qui coûtent des millions », à avoir une promotion sociale en résidant également « dans de somptueuses villas ». Oui, ça fait surement rêver ! Mais est-ce là tout ce que les autorités publiques souhaitent apporter comme réponse à une jeunesse désœuvrée ? Des rêves hypothétiques de voitures de luxes et de villas hors de prix ?

Vous l’aurez compris, plusieurs questions cruciales nous interpellent à la lecture de l’article.

Comment les autorités sénégalaises définissent-elles le sens des priorités ? Ne faut-il pas plutôt s’atteler à trouver des solutions afin de réduire le nombre grandissant des exclus du système éducatif ? La priorité n’est-elle pas de mettre la formation professionnelle des jeunes au centre du système éducatif ?

De paradoxe en paradoxe, nous découvrons très rapidement que les Sénégalais ont été dupés et qu’ils ont commis une grande erreur en conduisant à la tête de leur pays une équipe composée d’amateurs en Gouvernance.

Sinon, comment comprendre, à moins de vouloir considérablement augmenter le nombre d’exclus du système éducatif, que dans un pays qu’on pourrait surnommer « le pays des abris provisoires » – des abris de fortunes qui servent tristement de lieux d’instruction pour des milliers d’écoliers sénégalais – on ait fait le choix d’un investissement à hauteur de 32 milliards dans la construction d’un stade ?

En effet, si le gouvernement souhaitait réellement réduire le nombre des exclus du système éducatif, il commencerait par s’attaquer aux racines du mal : investir dans la construction d’écoles publiques modernes, équipées et adaptées aux réalités sénégalaises en donnant la priorité aux entreprises et artisans locaux. Mais aussi rénover les salles de classe qui tombent en ruine un peu partout dans le pays et réduire le nombre d’élèves par classe, en passant de 40 élèves à 25 par classe.

Qui ne se rappelle pas encore du ridicule simulacre dont on a eu droit lors du passage du président français Emmanuelle Macron à Dakar, il y’a quelques mois ? On a voulu lui faire croire tant bien que mal que l’école sénégalaise ne compte que 25 élèves par classe. Mais cela s’est vite soldé par un fiasco total car comme le dit si bien l’adage : la vérité sort de la bouche des enfants.

De plus, il est nécessaire de garantir une aide pour la scolarisation des enfants des familles pauvres (en toute transparence, de façon équitable) qui n’est mue par aucun autre intérêt que celui d’assister dignement les enfants de la République.

Quant à la tentative de communication des autorités pour justifier la construction du stade à 32 milliards dans un pays qui manque cruellement de tout, nous ne pouvons que nous interroger sur le sens du message envoyé aux jeunes : quittez l’école, vous bénéficierez d’un stade titanesque, poursuivez vos études et attendez-vous à vivre quotidiennement avec l’angoisse d’étudier dans des écoles menaçant ruine.

Il serait également intéressant que les autorités nous disent si elles incluent dans leur décompte ces jeunes diplômés de l’université (bac+3 à bac+5) qui malheureusement sont contraints de passer leurs journées à se prélasser sur les abords des plages, pour défaut d’emploi et « bras longs ».

Aussi, sur le problème de l’exode rural, il est également inquiétant de voir qu’en lieu et place de chercher des solutions locales d’endiguement du chômage, nos autorités préfèrent attirer encore plus les jeunes en quête de gloire hypothétique dans « l’arène nationale », vers Dakar, qui est déjà une ville qui suffoque.

En ce qui concerne l’idée selon laquelle la lutte permettrait aux jeunes d’obtenir plus facilement un visa, nous pouvons légitimement nous interroger : nos dirigeants auraient-ils avoué leur totale incompétence au point d’inciter nos frères à migrer ? N’y aurait-il pas une pointe de mauvaise foi pour tenter de faire avaler la pilule aux plus vaillants d’entre nous ?

D’abord, au Sénégal, les visas accordés aux personnes sont majoritairement des visas touristiques. Autrement, il n’y aurait aucun sens à construire un ouvrage si les licenciés sont appelés à s’installer durablement en Europe.

Ensuite, il serait fort surprenant que ceux qui arrivent à disposer d’un visa suite à parcours de combattant, puissent atteindre ne serait-ce que le quart de nos concitoyens coincés au Maroc, en Libye ou grossir le nombre de ceux qui ont atrocement péri dans le désert ou la méditerranée.

Enfin, il convient de rappeler que les visas sont délivrés aux grands lutteurs facilement identifiables et non pas à tous les licenciés.

Nous constatons également que parmi les raisons soulevées par la Ville de Pikine, il n’y en a quasiment aucune qui démontre que les jeunes sont largement attirés par la lutte. Même si ce sport à réussi à se démocratiser, il reste quand même l’apanage de quelques initiés. Donc, il s’agirait plus d’un choix par défaut dans un secteur où la professionnalisation est plus qu’urgente avec notamment la reconnaissance d’un statut spécifique pour les lutteurs.

Développer la formation professionnelle des jeunes nous paraît de loin plus opportun pour lutter efficacement contre le chômage en valorisant l’artisanat avec des formations de qualité dans des secteurs tels que la menuiserie ou la maçonnerie. Les fonds affectés à la construction du stade auraient pu permettre de refonder ces secteurs et soutenir l’activité de nos menuisiers locaux sauvagement concurrencés par les importations massives de meubles couramment appelés « venants ».

Oui, nos menuisiers et nos maçons souffrent de l’obsolescence de leur savoir-faire et d’un manque de formation. Fortement concurrencé par le savoir-faire européen ou maghrébin, ils n’ont pas accès aux nouvelles technologies et évoluent dans un monde où la concurrence fait rage. Leur travail ne s’exporte pas ou s’exporte très peu et ils ne sont pas armés pour rivaliser avec la marchandise importée.

Par ailleurs, par le biais de la formation professionnelle il faut développer l’esprit d’entreprise chez les jeunes et mettre en place des outils pour accompagner les autoentrepreneurs et leur permettre de devenir les acteurs de leur propre réussite.

Enfin, il est surprenant qu’au sein d’une ville où il a fallu l’intervention des pompiers français pour maîtriser l’incendie du Parc Lambaye, les autorités n’aient pas prioritairement pensé à correctement équiper nos pompiers et mettre en place des normes de sécurité dans les lieux publics afin de faciliter leur travail et garantir leur sécurité.

Nous pourrions continuer à égrener la liste des paradoxes et exprimer notre étonnement sur la réalisation du stade « arène national » dont la véritable raison est fournie par notre Bulletin source. En effet, il s’agit uniquement de réaliser le rêve d’un certain lobby de la lutte à des fins purement électorales.

L’appel des pseudos reporters à reconduire le chef de l’APR au pouvoir a fini de conforter notre amer constat. De par leur notoriété et leur capacité à mobiliser, certains lutteurs ont fait le choix de rejoindre le Système à des fins strictement personnel au détriment du peuple du Sénégal qui aujourd’hui encore fait face à une pénurie d’eau dans la capitale.

L’échec de la mobilisation du 22 juillet dernier sonne comme un désaveu de la politique politicienne de l’équipe dirigeante. Ils auront beau faire trois inaugurations, l’échec de la première ne sera jamais rattrapé.

Au pays des assoiffés, et des pompiers non outillés, qui s’intéressait à une classe de sportifs et de politiques sans scrupule ?

NDEYE ROKHAYA THIAM 
Responsable adjoint à la massification de Pastef France.

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