Crise de l’eau au Sénégal : malaise au pays du PSE (Plan Sénégal Émergeant)- diagnostic et état des lieux

« Le droit à une eau potable salubre et propre est un droit fondamental, essentiel au plein exercice du droit à la vie et de tous les droits de l’homme », telle est la déclaration de l’Assemblée Générale des Nations Unies le 28 juillet 2010 au cours de sa soixante-quatrième session.

L’eau en tant qu’élément naturel constitue une ressource importante nécessaire à toute vie et activité humaine. Elle est au cœur des préoccupations des hommes de toute nation et de la communauté internationale. En effet qu’il s’agisse de l’accès à l’eau potable, de la pratique de cultures pluviales ou de l’irrigation, de l’abreuvage des animaux, des activités minières et industrielles et/ou encore de la production d’énergie, l’eau est primordiale non seulement dans le quotidien des hommes mais aussi de leurs activités. Elle est une question de sécurité nationale qui peut affecter les rapports entre les pouvoirs publics et la population.

Le caractère vital de l’eau, son importance comme condition essentielle du développement et sa disponibilité très limitée, font qu’elle constitue une problématique majeure au 21ème siècle inscrite à l’objectif n°7 des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD). Il vise à assurer un environnement durable dans l’optique de réduire la proportion de personnes n’ayant pas accès à l’eau potable et à l’assainissement. Au-delà des graves pénuries d’eau qui subsistent au Sénégal, on se rend compte qu’il n’y a pas de crise véritablement liée à l’absence d’eau mais plutôt de sérieux problèmes de répartition, de gestion des ressources en eau et d’accès au service d’approvisionnement notamment pour les populations à faibles revenus.

Au Sénégal, le cadre institutionnel de l’hydraulique urbaine est essentiellement placé sous la responsabilité de l’Etat qui en définit la politique applicable au secteur ainsi que le cadre législatif et règlementaire qui lui est associé. Depuis la dernière réforme institutionnelle de 1995, le secteur de l’eau est partagé entre l’Etat, la SONES (société de patrimoine) et la SDE (SAUR/BOUYGUES). Ainsi, en 1995, une réforme du sous-secteur de l’hydraulique urbaine a été engagée à travers le Projet Sectoriel Eau (PSE), qui a conduit à séparer la gestion de l’eau potable de l’assainissement. Cette réforme concrétisée par la loi n° 95-10 du 07 avril 1995 a abouti à la création de deux entités différentes qui sont chargées de la gestion du sous–secteur de l’hydraulique urbaine : la Société Nationale des Eaux du Sénégal (SONES), société de patrimoine, et la Sénégalaise des Eaux (SDE), société d’exploitation privée. L’assainissement est alors géré par un office indépendant spécialement créé à cet effet, l’Office National de l’Assainissement du Sénégal (ONAS).

Le contrat d’affermage entre l’Etat et la société privée SDE fait que cette dernière bénéficie d’une situation de monopole qui n’est pas toujours recommandée dans le cadre d’une délégation de service public dans le domaine de l’approvisionnement en eau surtout lorsque la régulation est faible. En outre, face aux limites des services de l’eau, la concurrence pourrait jouer un rôle fondamental dans la prise en compte de l’intérêt public et de celui des usagers. Cela est indispensable pour plus d’efficacité en faisant jouer réellement et davantage la concurrence nécessaire pour la gestion d’un partenariat public et privé car l’absence de concurrence ne peut que nuire à la société détentrice du monopole, qui verra sa légitimité contestée en cas d’accord tacite entre elle et l’Etat.

Au regard des potentialités en ressources hydriques disponibles au Sénégal, la question de l’eau ne se pose pas en termes de quantité globale mais plutôt en termes de disponibilité et/ou de qualité des ressources. Car les ressources d’eau douce actuellement utilisées au Sénégal constituent moins de 10% des réserves disponibles. Dakar est alimentée à 20 % en eau potable par le Lac de Guiers, situé à près de 200 km de la capitale sénégalaise, via une conduite et à raison de 21 000 m 3/jour. En effet, la mauvaise répartition de ces ressources, trop éloignées des pôles de développement et des grands centres de consommation que sont les centres urbains, font qu’elles sont difficilement mobilisables. Cela constitue un handicap majeur pour le pays. Ces contraintes peuvent parfois créer des situations de « concurrence » et de tensions localisées entre usagers et services de distribution potentiellement en conflits. Par ailleurs, la surexploitation des ressources souterraines au détriment des ressources superficielles en eau constitue également un important problème à résoudre pour une gestion plus rationnelle de la ressource vitale, l’eau.

Le Sénégal, comme beaucoup de pays d’Afrique, devrait relever les défis liés à sa croissance démographique importante et à l’urbanisation galopante que connaissent certaines de ses grandes villes. En effet, l’étalement périphérique des grandes villes comme Dakar, Pikine, Touba ou Mbour, échappe au contrôle des pouvoirs publics. Ainsi, la prolifération de bidonvilles, quartiers spontanés mal lotis et sans réseaux d’eau et assainissement adéquats, est un phénomène inquiétant à prendre en compte dans toute politique de développement.

L’Etat du Sénégal s’est engagé dans une politique de l’eau potable à travers des efforts volontaristes, avec le soutien financier des bailleurs de fonds par le biais des programmes financés par ses partenaires : PSE (Projet Sectoriel Eau), PLT (Projet Eau à Long Terme), PEPAM (Programme Eau Potable et Assainissement pour le Millénaire), visant à améliorer l’accès et la qualité du service destinés aux populations. D’où une évolution significative du taux d’accès à l’eau potable qui est le fruit d’un long processus de réformes évolutives mettant en exergue le désengagement de l’Etat vis-à-vis du secteur, au profit du privé (SDE, l’opérateur privé chargé de la distribution de l’eau) en milieu urbain et des usagers en milieu rural.

Cependant les progrès ainsi notés cachent d’énormes disparités liées à la position géographique ou à la nature sociale de certains quartiers spontanés, irréguliers où les usagers, sont privés d’abonnement au réseau de distribution d’eau potable faute d’un titre de propriété. Il existe aussi des différences significatives au niveau mode d’approvisionnement en eau, induisant les usagers des bornes fontaines à payer l’eau plus cher que ceux qui utilisent l’eau courante dans certaines localités.

De plus, on note un déficit criard d’approvisionnement en eau potable dans certaines parties du territoire. Dakar consomme 70% de l’eau disponible sur le réseau de la Sénégalaise des eaux (SDE) contre 30% seulement en zones rurales et seuls 4% des villages sont approvisionnés en eau potable. En effet, les populations rurales sont les grands oubliés du réseau de distribution en eau potable alors qu’ils représentent 54,8% de la population sénégalaise (ANSD, RGPHAE 2013). Ce déséquilibre prive une bonne partie de la population de cette source de vie indispensable qu’est l’eau.

Déséquilibre qui s’explique par le fait que l’approvisionnement en eau potable obéit uniquement à des « raisons » de rentabilité, Dakar renfermant la plus grande masse salariale avec plus de 70% des activités qui y sont concentrées. En effet, la SDE qui a signé un contrat d’affermage avec l’état du Sénégal a des exigences de rentabilité, ce qui fait que l’état ne fait pas toujours face à ses obligations par rapport aux populations les plus défavorisées. En effet l’approvisionnement en eau potable varie selon les statuts sociaux et les lieux de résidences car ce sont les quartiers les plus défavorisés qui sont généralement les plus touchés par les coupures d’eau.

En milieu urbain, le raccordement particulier en eau courante dans la maison constitue la majorité de l’accès à l’eau. Pourtant dans certains quartiers, dits défavorisés, comme les bidonvilles au cœur des grandes villes, les quartiers spontanés ou irréguliers et les nouveaux quartiers des zones périurbaines, la réalité est tout autre. Les problèmes de pénurie d’eau sont notés dans certaines villes, ou quartiers, où l’accès à l’eau peut aller de la réduction de la pression à l’arrêt du service souvent lié aux délestages de l’électricité et/ou à une panne des installations, ou aux travaux de raccordement. Souvent, ce sont les délestages du service d’électricité qui sont cités comme responsables de ces désagréments, surtout lorsque les capacités de stockage de la ressource mise en place par les autorités de l’hydraulique sont relativement faibles. En effet, dans certaines villes se posent souvent des problèmes de faibles capacités de stockage d’eau.

Le Sénégal possède un important potentiel naturel tant en eaux de surfaces qu’en eaux souterraines renouvelables, actuellement estimé à environ 4747 m 3/habitant/an. Une valeur quatre fois plus importante que celle de référence de 1000 m3/habitant/an en cas de pénurie. Les eaux de surfaces concernent l’essentiel des bassins versants des fleuves Sénégal, Gambie, Casamance et du cours d’eau Kayanga (Anambé), avec un volume moyen global estimé à 24 milliards m3/an, dont les 20,4 milliards m3/an du fleuve Sénégal. Une partie de ces ressources est partagée avec les pays riverains que sont le Mali et la Mauritanie dans le cas du Fleuve Sénégal. La Gambie et la République de Guinée pour le fleuve Gambie (Etat des lieux de l’hydraulique urbaine au Sénégal, (PEPAM 2005).

Le pays dispose d’importantes ressources en eau qui cependant sont très mal gérées au vu de la situation de pénurie en eau que vivent actuellement, et ce, depuis le mois de ramadan, les populations. En effet, une partie de la population dakaroise est confrontée depuis plus de deux mois à un manque d’acheminement de l’eau potable. Au regard du caractère vital de l’eau, cette situation inadmissible n’est pas sans conséquence sur la sécurité de nos concitoyens, sur la santé publique, et révèle un manque de planification et de prospective au sommet de l’état.

Cette situation plonge les ménages sénégalais dans une situation d’insécurité et de précarité sanitaire et démontre la faible capacité de l’Etat à gérer efficacement ce secteur, en ayant une vision claire et précise sur l’avenir du secteur hydraulique et la politique publique de l’eau. On se rappelle de l’incident sans précédent de l’usine de Keur Momar Sarr en 2013 qui a privé d’eau une grande partie de la capitale sénégalaise durant plusieurs semaines. Cela a mis en lumière les failles du système d’approvisionnement en eau potable du pays, notamment le manque d’autonomie de la société de distribution d’eau, en ce qui concerne le matériel et les pièces de rechanges. Derrière cette pénurie d’eau assez récurrente que connait la capitale dakaroise, se cache non seulement les limites de l’administration publique sur les questions de sécurité nationale, mais aussi la faillite de l’Etat sur la question de l’approvisionnement en eau potable.

De surcroit, le désarroi des populations fait face à une absence de communication, de dispositif de crise, et surtout une léthargie des autorités qui sont beaucoup plus préoccupées par des questions « politico-politiciennes » et de clientélisme politique à la veille des prochaines élections présidentielles de 2019. Comment ne pas s’indigner devant cette indifférence de l’Etat et ce manque total de considération vis-à-vis des populations face à la pénurie de cette ressource vitale au quotidien de tout être vivant !

Or les enjeux liés à l’eau constituent une préoccupation majeure pour les populations et de ce fait doivent être une priorité majeure pour l’Etat, car l’eau est source de vie et est vitale dans le quotidien de tout être vivant. Cette situation devrait attirer l’attention des pouvoirs publics car elle peut avoir un impact sur la santé publique. Plus dramatiquement, le manque d’eau potable peut être source de maladies hydriques telle la diarrhée, le choléra.

Face au manque prospective de l’Etat devant les éternels problèmes d’inondations dans les mêmes zones chaque année, de transport, de dysfonctionnements dans l’enseignement, de coupures d’eau, aujourd’hui, il est plus qu’urgent de trouver des solutions idoines pour sortir les populations de cette situation d’insécurité permanente en garantissant l’approvisionnement en eau potable à tous et de façon durable. Cela doit être au centre des réflexions et des préoccupations des autorités pour un pays qui se veut émergent ! Les actions à entreprendre doivent aujourd’hui intéresser toutes les parties prenantes qu’elles soient étatiques ou privées.

On sait que gouverner, c’est prévoir !  Cette situation de pénurie d’eau n’est pas nouvelle en ce sens que des épisodes répétés de coupures et/ou pénurie d’eau ont été enregistrés ces dernières années en plus des problèmes de délestage de l’électricité et autres… Bien que les sénégalais aient une capacité d’adaptation et un instinct de survie inné, il faut repenser notre stratégie de sécurité national, tant soit-il qu’il existe. Nous devons anticiper notre action en cas d’aléas, de catastrophes naturelles ou d’accidents comme cette pénurie d’eau persistante, par des mesures permettant non seulement de développer des capacités de prévision, mais aussi d’intervention. Il est nécessaire de mettre en place un système d’alerte, identifier les acteurs externes et les intégrer à la démarche de planification, mais également avoir des capacités d’adaptation et de réactions rapides. Les incertitudes qui pèsent aujourd’hui sur l’évolution de toute une population, de tout un pays, et leur fort degré d’imprévisibilité, doivent obliger les pouvoirs publics à prendre en compte les risques d’aléas techniques ou naturels et/ou d’accidents ou de ruptures stratégiques. Il devient plus que nécessaire aujourd’hui, d’assurer la continuité du service de l’eau et de faciliter l’accès à l’eau potable à tous, d’intégrer les principes du développement durable dans les politiques et programmes nationaux et d’inverser la tendance actuelle de déperdition des ressources environnementales.

Finalement, le défi de la qualité du service est également à relever. En effet, en milieu rural, par exemple, l’eau reçue par les populations est desservie par des forages, des puits, des bornes fontaines. Par rapport à la qualité de l’eau, l’excès de fluor est le plus important problème identifié à ce niveau. Les teneurs trop élevées en fluorure et en sodium pour le captage du Maestrichtien, au niveau de la zone du centre (au niveau) du Bassin arachidier, altèrent la qualité l’eau. Aussi le taux élevé de fer dans l’eau consommé dans la banlieue dakaroise constitue le plus important problème de la qualité de l’eau en milieu urbain. Si des mesures ne sont pas prises pour corriger cette anomalie, cela continuera d’induire un problème de santé publique. Et bien sûr, comme à l’accoutumée, les sénégalais les plus défavorisés seront les plus touchés.

Khady GNING

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