Anatomie d’une indépendance nationale

« A quarante ans, on est à la vieillesse de la jeunesse et à cinquante ans, on est à la jeunesse de la vieillesse », écrivait Victor Hugo, monstre de la poésie française. Aujourd’hui, la date du 4 avril 2020, notre nation fête ses 61 ans d’indépendance, dans une ambiance maussade et sur fond de crises sanitaire, politique et économique sans précédent. Sous ce rapport, est – elle en train de faire face à son destin? Un destin traversé ça et là par des événements de joie et de peine pour préparer son personnel politique à faire valoir sa pension à une retraite collective en vue d’une alternance générationnelle.

En revanche, n’est-il pas encore temps de soumette notre Vieille-Dame à une anatomie politique, économique, sociale, culturelle, judiciaire, démocratique etc.? Ne souffre-t-elle pas, en effet de beaucoup d’entorses qui n’ont encore pas dit leur nom?

Alors, la thérapie politicienne censée la soulager de ses innombrables douleurs, ne la rend-elle pas encore plus malade qu’elle ne la délivrerait ?

D’ailleurs, ces « chirurgiens » ont-ils atteint les limites de leur compétence pour sauver cette pauvre ? L’assistance médiatique, minée de corruption et de concussion, n’est-elle pas plus dégradante pour sa santé qu’elle ne lui apporte soutien et réconfort?





Alors, que faire, lorsque le modèle politique ne fait toujours pas rêver pour une jeunesse déboussolée et laissée à elle-même, ne trouvant pas sa place dans les perspectives économiques et sociales du pouvoir? Pendant que son administration, profondément atteinte de sclérose bureaucratique, de lenteurs et lourdeurs ainsi que de corruption, ne répond plus à la satisfaction du service public. La gabegie, le népotisme, l’injustice sociale sont ainsi érigés en règles. La paupérisation des masses devient de plus en plus grandissante avec des milliers de familles menacées de famine. La recherche d’emploi finit par être l’activité quotidienne de plusieurs jeunes diplômés chômeurs. Les secteurs de l’éducation et la santé, hantés par des crises cycliques et répétitives ne suscitent plus de motivation chez les acteurs. Le tissu industriel est depuis longtemps déchiqueté en mille morceaux au détriment des performances macroéconomiques. Les mouvements de contestation et d’agitation sociale poussent comme des champignons devant l’indifférence presque totale d’une élite politique à la solde de l’Occident. La méritocratie est sacrifiée sur l’autel de la médiocratie.

C’est ainsi que certains vont jusqu’à se demander: » à quand la fin de l’indépendance ? » Comme si on était paradoxalement nostalgique de l’ordre colonial.

Dans un pays où la vie des misérables est une exploitation lucrative de masse dont se nourrit un essaim de virus politiciens, la parole, dépouillée de sa valeur morale est réduite à un bavardage continuel et inutile et à la limite schizophrénique, que reste-il alors, à cette Indépendance nationale souffrant de toutes les douleurs, et dont le destin semble réduit à l’impasse? Pour ne pas dire au trépas.

Par ailleurs, il est encore légitime de se passer de la célébration festive d’une sexagénaire indépendance de notre nation, sur un air de carnaval dans ce contexte de pandémie du covid19, la remplaçant par une prise d’armes; mais le mieux serait de se soucier de sa thérapie, sa cure psychanalytique pour ne pas dire cathartique, de nature à la soigner de ses maux comme l’indiscipline caractérisée des masses face à l’arrogance des élites, l’inconscience collective, la corruption, la concussion, le vol, la gabegie, le népotisme, la répression, l’intolérance, l’ignorance, la transhumance politique, la délation, la distorsion et la désinformation, le mensonge, la violence sous toutes ses formes, la pauvreté, le chômage, la sécurocratie liberticide, l’injustice, la fronde sociale, j’en passe; qui sont susceptibles de préparer le lit à des catastrophes plus graves même que le Coronavirus.

Pourtant, « les prescriptions médicales » sont, du point de vue idéologique, bien disponibles, en termes de slogans, de propositions d’ordre politique ou programmatique, comme la convergence patriotique, l’alliance pour la république, la démocratie participative et inclusive, la solidarité nationale, la gestion sobre et vertueuse, la transparence dans l’environnement des affaires, l’engagement citoyen, la maturité démocratique etc., pour l’interêt des peuples. Toutefois, tout cela n’existe-il que de nom, vu l’état désolant de la nation qui tord toujours de douleur.

S’en offusquant ainsi, Boubacar Boris Diop, philosophe sénégalais déclare: » le Sénégal est malade de son peuple, malade de ses gouvernants, malade de sa classe politique, malade de son administration, malade de son système… ». Lui emboîtant le pas en s’inscrivant dans une dimension continentale, Henri Lopez, l’auteur de  » Tribalitiques » de s’interroger :  » l’Afrique, à force de rire et de danser ne s’était-elle pas laissée surprise et emportée par des peuples plus austères; elle en avait été ainsi déportée et asservie? ».

Alors, après plus de 60 ans d’indépendance, la république traîne encore pour un lourd passif d’un legs politique hérité de l’ordre colonial: une école d’assimilation, une administration d’oppression et une police de répression.

Bonne fête à la nation!

Mansour Shamsdine Mbow
Professeur de Lettres et chroniqueur.

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